• grand moment de solitude 165 (tome2)

                                                Un long dimanche de fiançailles

     

             Shabazz* était fleur bleue. Un indécrottable romantique qui pleurait devant les films d’amour et  se voyait déjà, couronné d’arums et de lys, passer la bague au doigt d’un chaste fiancé. Un jour, une petite annonce dans un magazine gay retient son attention : Hétéro, 45 ans, marié, père de famille, cherche partenaire mâle pour nouvelles expériences. Signé Jean-François M.

     

     

             Le voilà qui tombe en pâmoison, commence à gamberger, et se lance, avec l’hétéro en question, dans une longue correspondance sentimentale. Il ne pense plus qu’à ça, ne vit plus que pour ça et, un vendredi soir, finit par m’annoncer, la lèvre frémissante :

             — Demain, je m’embarque dans le train de l’amour (traduction : le TGV pour La Rochelle, lieu de résidence de son nouvel élu)

             (« élu » à plusieurs titres, d’ailleurs, puisqu’il est également maire de sa commune, vice-président du conseil régional et papa d’un futur énarque de vingt-quatre ans.)

             Toutes ces infos, bien sûr, me tournent dans la tête ; j’imagine mon Shabazz papillonnant dans un cadre à la Simenon — et si la chose m’amuse, elle m’inquiète tout autant. Sortira-t-il indemne de sa fugue provinciale, lui, le bobo du Marais ? Le film s’achèvera-t-il sur une happy end, ou l’arrivée en gare sonnera-t-elle le glas de ses douces chimères ?

                      Quarante-huit heures plus tard, sans avoir donné signe de vie, Shabazz débarque chez moi, les traits tirés. Et ce n’est qu’au bout du troisième whisky qu’il consent enfin à répondre à ma question  :

             — Alors ?

             — Je l’aime.

             Ouf ! La  chape de plomb qui m’oppressait  depuis plusieurs jours glisse brusquement de mes épaules.

             — Ton maire ?

             Il éclate en sanglots.

             — Non, son fils.

             — Hein ?!

             C’est d’une voix hoquetante qu’il me narre, bribe par bribe, sa curieuse aventure.

               — Quand le train s’est arrêté, j’ai cherché  Jean-François des yeux. Je pensais qu’il viendrait m’accueillir sur le quai, mais il n’y avait personne. Enfin, si : un jeune type un peu grassouillet­ — pas du tout mon style, tu me connais.

             — Le  fameux fils ?

             — Jérôme, oui. Et tu ne devineras jamais pourquoi il était là.

             — Parce que son père n’avait pas pu venir  et l’avait envoyé à sa place ?

             — Bien pire que ça : l’ordure m’avait tendu un piège.

             — L’ordure, c’est Jean-François ?

             — Et pas qu’un peu ! Figure-toi que cette espèce de notable  à la noix n’a jamais eu envie de « nouvelles expériences », comme il le prétendait. Mais, ayant détecté cette tendance  chez Jérôme, il a monté toute une machination afin de le dégoûter des homosexuels. Et pour lui montrer de près  « une de ces lopettes parfaitement grotesques  » (selon ses propres termes),  il est parti à la pêche au pédé et m’a ramené dans ses filets.

             Il étouffe un soupir.

             — M’utiliser comme repoussoir, tu te rends compte, Gudule ? Non mais, tu te rends compte, franchement  ?

             Si je me rends compte ! Je suis aussi indignée que lui.

             — C’est Jérôme qui t’a dit tout ça ?

             — Oui. Et aussi que son père lui a fait lire mes lettres, mais qu’au lieu de s’en moquer comme l’autre con l’espérait, il en est tombé amoureux.

             Brrr, toutes ces manigances me glacent littéralement. Jamais rien entendu d’aussi sordide, moi !  

             — Méfie-toi, Alain ! Si ça se trouve, ils sont toujours de mèche pour se foutre de ta gueule. À ta place, je larguerais ce tordu, illico.

            

             Une chance qu’il ne m’ait pas écoutée ! Ça fait trois ans, maintenant qu’il vit avec Jérôme, et je ne l’avais jamais vu aussi heureux. Ils envisagent même de se marier, si la loi passe. J’espère que Jean-François M. usera de son influence pour que ce soit le cas, car,  qu’il le veuille ou non, s’ils se sont rencontrés, c’est quand même grâce à lui !

            

              * (voir chapitres 108 et 109 du présent ouvrage)

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 31 Janvier 2015 à 06:46
    Tororo

    Et une petite fleur bleue pour Gudule, ma fleuriste préférée!  smile

    2
    Samedi 31 Janvier 2015 à 10:52

    tororo, comme vient de le dire si finement Castot : il n'y a pas qu'oeurette dans la vie !

    3
    Dimanche 1er Février 2015 à 14:39

    pffff : castor, pas castot (foutue orthographe !)

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