• grand moment de solitude 109 (TOME2)

                                                  Conversion (suite)

     

             Le père d’Alain (de Shabazz, pardon) venait de décéder dans une lointaine province.

             — Je dois me rendre à l’incinération, m’annonça ce dernier, qui, depuis des années, l’avait perdu ses parents de vue. Mais j’ignore où ça se passe et comment on y va. J’ai juste le nom d’un bled : Soulcié-sur-Loire, et ça m’angoisse d’ y aller seul.

             — Tu veux que je t’accompagne ?

             — Tu ferais ça pour moi ?

             Ne conduisant ni l’un ni l’autre, nous cherchons la gare la plus proche, et nous voilà partis, vêtus de noir comme il se doit. C’est le printemps, les chemins sont détrempés. Mes talons hauts et ses souliers vernis s’enfoncent dans la gadoue, d’autant que, très vite, nous sortons des sentiers battus pour nous retrouver en rase campagne. Vus de l’extérieur, on doit avoir une drôle d’allure, à errer dans les prés avec nos habits de deuil, comme deux grands corbeaux hagards. Enfin, après plusieurs heures de recherches, nous atteignons le crématorium ; un bâtiment glauque à souhait, équipé d’une chapelle où l’on nous introduit. S’y trouvent déjà quatre personnes : un couple âgé et deux jeunes filles en pleurs : les voisins du défunt qui se sont occupés de lui jusqu’au bout. De famille, point : le vieillard était veuf et n’avait eu qu’un fils unique.

             Comme nous nous asseyons, un élégant croque-mort s’approche d’Alain et  lui propose de dire quelques mots au micro. La gaffe ! En fait d’allocution funèbre, notre Shabazz (qui avait, à l’évidence, prémédité son coup) se lance dans une série de sourates, chantées à pleine voix avec l’accent vaguement allemand.          L’ahurissement des spectateurs vaut le détour. Convaincus qu’il s’agit d’une plaisanterie douteuse, ils se lèvent comme un seul homme et quittent le reposoir. Personnellement, je rentrerais bien sous terre, d’autant que le croque-mort me glisse à l’oreille :

             — Votre mari est Arabe ? Vous auriez dû nous prévenir… Nous vous aurions donné une autre salle.

             — Euh… ce n’est pas mon mari et il n’est pas Arabe.

             Je ne me suis jamais sentie aussi gênée. Comment lui faire comprendre que par cette ultime provocation, Shabazz vient d’obliger le géniteur tyrannique qui l’a brimé en tant que gay, en tant qu’artiste, en tant qu’hurluberlu, à l’accepter en tant que musulman ?

             Un règlement de compte posthume, en somme.

     

     

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