• FOLLE D'AMOUR

    Chapitre 51

    Résumé des chapitres précédents : Charlie a beau dire et beau faire, Nora flaire le danger. La « fantastique connivence », dont il était question au premier épisode, en a pris un coup dans l’aile...

     

             — Je vais au tabac chercher Libé, tu m'accompagnes ?

             — J'arrive !

             Nora enfile ses bottes, boucle son anorak, fourre sa chevelure dans un bérêt de laine, enroule une écharpe autour de son cou. Et, fin prête, rapplique.

             Froid piquant, dehors.

             — Mes cils gèlent, rit-elle, en clignant des paupières pour contrer le phénomène.

             Puis elle se lèche les lèvres.

             — Et ma salive.

             — Interdiction de baver pour cause de stalagtite, émet gravement Charlie.

             — Tu rigoles, mais j'ai lu que dans le Grand Nord, quand les mecs pissent à l'extérieur, ils peuvent rester collés au sol !

             Ils vont, double chapelet de pas dans l'étendue de neige vierge, reviennent très vite. Le journal, les clopes, un restant de café.

             — Nom de Dieu !

             Le cri étouffé de Charlie fait sursauter Nora qui rêvassait, le nez dans sa tasse.

             — Qu'est-ce que t'as ?

             — Regarde ça.

             À la rubrique spectacle, une page entière est consacrée à, je cite : Les Grumeaux, des clowns entre rire et grincement de dents.

             — Qui c'est, ces gens-là ? grogne Nora qui a très bien compris.

             — La bande à Boris, pardi !

             — Déjà ? Ils ont fait vite, dis donc.

             L'article est dithyrambique. On y retrace succintement la carrière de Boris, chroniqueur de la folie ordinaire, celle de Galapia qui réinvente le langage, celle de Flip, si actuel et représentatif des jeunesses banlieusardes.

              En mettant en commun leurs spécificités, ces trois novateurs ont créé un spectacle à la fois cohérent et d'un impact rarement égalé. Le clown traditionnel a vécu, dont les farces éculées n'amusaient plus personne, place au bouffon du vingt-et-unième siècle ! Nous entrons dans une nouvelle ère de la pitrerie : celle qui dérange, bouleverse les valeurs et pose sur les travers de son époque un regard à la fois ingénu et lucide, férocement drôle et superbement pragmatique. Avec les Grumeaux, le rigolo devient sociologique. 

             —  Puuutain, souffle Nora, il n'y a pas été de main morte, le grouillot ! Ça doit être un copain à eux.

             — Sûrement, répond Charlie.

             Il semble hypnotisé par la photo centrale : trois zigotos hilares, déjantés, prêts à conquérir le monde en se fendant la poire.

             « Pourquoi les avoir placés par ordre de taille, comme dans les rangs d'école ? se demande Nora. Boris, le grand, Flip, le moyen, Galapia, le tout petit. Leurs têtes forment un escalier... »

             Elle cligne des yeux.

             « Entre Flip et Boris, il manque une marche. De la taille de Charlie, genre. Quel nul, ce photographe ! »

             Et, tout haut, elle remarque :

             — Trois, c'est bien, comme chiffre. Les Trois Mousquetaires, Riri Fifi Loulou, les Pieds Nickelés, Les Marx Brothers, Brahma-Çiva-Vichnou, la Sainte Trinité...

             — Bon, je remonte bosser, l'interrompt Charlie en se levant loudement.

             —  Ça va ? T'as l'air crevé.

             Il ne répond pas. S'éloigne, le dos rond. Restée seule, Nora relit l'article. Une fois, deux fois.

             « Ce style ! Ah là là, les journaleux... Tous des écrivains ratés. »

              Puis, d’un geste agacé, elle fout la page au feu. Une jolie flamme, franchement, c'est-y pas préférable à un mauvais papier ?

                                                                                                                                            (A suivre)

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 30 Mars 2013 à 08:46
    Benoît Barvin
    « Entre Flip et Boris, il manque une marche. De la taille de Charlie, genre. Quel nul, ce photographe ! »... Mon Dieu, Mon Dieu, Nora est d'une naïveté que c'en est touchant... Et que fait donc son homme, tout seul, dans sa pièce, hein? Je vous le demande instamment, Chère Soeur, pas trop de suspense, car je sens que ça va s'emballer dans la dinguerie à un moment ou à un autre. Pensez à mon pauvre petit coeur de midinette...
    2
    Samedi 30 Mars 2013 à 13:49
    Tororo
    Allons, personne va dire qu'une jolie flamme c'est pas mieux qu'un mauvais papier? (elle a le sens de la formule, Nora).
    3
    Samedi 30 Mars 2013 à 22:59
    Castor tillon
    Hoûûû, je le sens pas, le Charlie, là. Il est en train de traficoter un truc pas clair.
    4
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:36
    gudule
    Ah ça, mon Benoît, ton coeur de midinette, t'as intérêt à le blinder dès maintenant, hein ! Pare que la Nora v le mettre à rude épreuve, je te préviens tout de suite !
    5
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:36
    gudule
    Oh non, hein ! Personne ne peut nier ça, surtout à une époque où les journalistes écrivent n'(importe quoi !
    6
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:36
    gudule
    Ben forcément, hein...
    7
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:36
    Pata															l
    Ah ben alors, ils sont comme les mousquetaires : quatre en trois !! C'est bien aussi quatre ; y'a les Daltons, les Beatles... et tant d'autres !!
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