• FOLLE D'AMOUR

    Chapitre 130

     


    Résumé des chapitre précédents : Enfin, voici la fin du road movies. Le but du périple est atteint. La grande serre du jardin des Plantes. Comme dirait Nora, c’est thérapeutique.

        La guichetière n'est pas d'humeur à plaisanter. Sans un regard, elle glisse le ticket rose par la petite ouverture, encaisse les deux euros réglementaires. Nora remercie, pousse la porte de verre. Aussitôt, des arômes la saisissent à la gorge, si puissants qu'elle en tousse. Lourdes exhalaisons florales, âcres relents d'eau croupie, d'humus, de pulvérulence.
        « Ça sent le sexe », constate-t-elle, éblouie. Et toutes ses nuits chaudes, ses nuits magiques, mirifiques, charlinesques, l'enveloppent. 
        Elle respire à s'en éclater les poumons. Qu'avait dit le toubib, déjà ? Qu'il fallait me traiter comme une fleur de serre. Tout s'explique. Végétale, je suis.
        Enfin, d'après le corps médical. Boris, lui, me comparait plutôt à un insecte : une mygale, une mante religieuse... Et si j'étais tout cela à la fois ? Une plante carnivore, par exemple ? Nora, la menthe religieuse...
        Le jeu de mot ne la fait même pas sourire.
        Ici, dans cette jungle miniature, ça doit proliférer, les hybrides dans mon genre ! Pas étonnant que je m'y sente si bien. Cet espace est conçu pour nous, c'est le royaume de la voracité. Suffit de voir ces liserons cannibales, se gavant de la substance des troncs qu'ils investissent ! Ces orchidées parasites, ces lierres tentaculaires ! Des ogres... Des prédateurs dégorgeant de senteurs, de couleurs, de beauté, bref déployant, afin d'envoûter leurs victimes, une séduction à la mesure de leurs appétits. Bientôt, j'en ai la conviction, ce philodendron géant, ce séquoia, ce manguier, cet eucalyptus qui semblent invincibles rendront l'âme sous leur étreinte. Mais demeureront debout, tuteur de leur assassin. Par eux, la flore mortelle se hissera vers la lumière, et l'on s'écriera : «  Oh, le magnifique arbre ! » sans se douter que ce foisonnement de feuilles, de lianes et de bourgeons n'est que la défroque d'un cadavre.
        Cette évidence remplit Nora de culpabilité. Elle se colle à un tronc, l'entoure de ses bras.
        —  Oh, Charlie, mon Charlie, pardon. Pourquoi m'as-tu laissé te prendre d'assaut, t'étouffer, hein, pourquoi ? Tu n'étais pas responsable de l'accident, je te l'ai dit et répété mille fois : j'aurais traversé, même si tu ne m'y avais pas incitée. Nous étions en retard pour le repas, tu comprends ? Ma mère avait horreur de ça, et moi, j'avais horreur de me faire engueuler. La malchance a voulu qu'une voiture passe juste à ce moment-là.
        Qu'elle me renverse sous tes yeux.
        Que j'y perde une hanche.
        Que, suite à un coma prolongé, je développe une forme de psychose assez banale — parasitaire et infantilisante. 
        Que tu décides de consacrer ta vie à réparer.
        Réparer, ô mon tendre, mon amour, ma victime. Ô naïf. Me prendre en charge. Me traîner derrière toi. Me nourrir. M'allaiter. Me laisser te sucer la moelle jusqu'à ce que mort s'ensuive.
        Mais je me suis ressaisie à temps, heureusement. Les dégâts ne sont pas encore irréversibles. Tu vivras, mon amour. Tu vivras parce que je le veux.     
        D'un geste brusque, définitif, Nora s'arrache à l'arbre qu'elle étreignait, écarte un mur de bambou, un bouquet de pavots, et s'insinue dans la verdure.
        Ça y est, c'est fait.
        — Je suis passée de l'autre côté, Charlie. Là où tu ne pourras pas me rejoindre. Là où je serai seule à jamais. Et autonome. Enfin.
        Autosuffisante.
        Mieux, autarcique.
        Beata solitudo.
        L'instant d'après, elle se déshabille. Nue, elle s'allonge sur le sol, se caresse. Jouit dans une plainte. Puis, lentement, méticuleusement, commence à dévorer le majeur de sa main droite.

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  • Commentaires

    1
    Samedi 6 Juillet 2013 à 08:09
    Benoît Barvin
    AAAAAAHHHHH.... Je me disais aussi... Une menthe à l'eau, hein, ça ne peut sortir que d'un esprit des bois! Fin très sympa... Enfin, "sympa" n'est pas le nom. Gudulesque, peut-être... Bravo l'artiste!
    2
    Samedi 6 Juillet 2013 à 15:27
    Mélanie
    OOOoooh... (désolée de ces commentaires peut productifs, mais je veux au moins signaler quand un passage me marque). Bigre.
    3
    Samedi 6 Juillet 2013 à 18:49
    Castor tillon
    Nora nous quitte sur un doigt donneur. C'est effectivement très triste. Et ça doigt faire un mal de chien, pfouh.
    Moi je me demande : après ces 130 jours de folie, que nous réserve encore Gudule ?!
    La pauvre, elle nous donne un doigt, et on veut tout le bras...
    4
    Samedi 6 Juillet 2013 à 20:58
    Tororo
    Mais.... elle ne va pas se manger toute? Hein?
    5
    Dimanche 7 Juillet 2013 à 01:05
    Castor tillon
    Ma Gudule, je SUIS trotamisé. Et je ne plaisante pas.
    6
    Vendredi 12 Juillet 2013 à 20:41
    La Zèbre
    hein ? c'est fini ? Je l'ai même pas vu arriver !
    7
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Merci pour ce "bigre" qui me touche tout particulièrement, Mélanie !
    8
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    @ Benoît : les jeux de mots auront notre peau, mon pauvre !
    9
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Castor, théoriquement, tu devrais être traumatisé par cette fin autophagique. Et v'là que tu plaisantes ! C'est insoutenable...
    10
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Euh...
    11
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Faut savoir ce qu'on veut, hein ! On est autosuffisante ou on ne l'est pas !
    12
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Vraiment trop ? Non parce que tu le dis, hein ! J'ai toujours un peu tendance à abuser...
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    13
    Domlunnn
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    Domlunnn
    Merci pour ces 130 chapitres mis en partage Gudule, qui ont fait mon régal chaque matin, ou presque, ces derniers temps...je ne sais pas si je dois te remercier par contre pour ce petit frisson d'effroi éprouvé à la lecture de leurs dernières lignes...
    ;)
    14
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Oh, ben, si, allez : ce petit frisson, c'était la cerise sur le gâteau !
    15
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Ben... euh... oui...
    16
    Pata l
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    Pata															l
    Oh ben mince alors ! Ça c'est une fin drôlement surprenante !! L'amante religieuse qui s'autodigère, ça pour sûr, je ne l'ai pas vu venir !!!Un très beau texte, qui m'a beaucoup parlé, depuis que j'ai vu son titre... Merci Gudule !
    17
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:33
    gudule
    Et une Pata qu'a tout compris, une ! Un vrai plaisir d'auteur, une lectrice qui pige tout ! Pata, tu me ravis !
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