• CONTES À VOMIR DEBOUT 10

    Toy story

            La Ford Fiesta se rangea sur l’aire de repos, et Étienne en jaillit pour courir aux toilettes. Restée seule dans la voiture, Nadine alluma une clope avant d'ouvrir la portière. Le crépuscule avait rafraîchi l'atmosphère. Elle se dégourdissait les jambes quand une sorte de sanglot lui parvint. Il venait du rideau de végétation destiné à masquer l'autoroute. La jeune femme hésita un instant, se demandant s'il ne valait pas mieux attendre son mari pour aller voir. Mais la curiosité l'emporta sur la peur.

            Des salauds de vacanciers avaient abandonné leur petit compagnon, attaché à un arbre.

             — Pauvre chou ! s'attendrit Nadine qui avait bon cœur.

                Avec la bouche, elle fit des bruits de baisers qui calmèrent aussitôt le captif. Puis elle le libéra et le ramena à Étienne qui sortait du bloc sanitaire.

             — Qu'est-ce que tu as encore récupéré ? s'exclama ce dernier avec agacement.

             — Une victime des aoutiens.

             — Va remettre ça où tu l'as trouvé, la SPA s'en occupera. Tu n'auras qu'à téléphoner à la prochaine station-service.

             — S'il te plait, chéri, je voudrais le garder.

             — Et quoi encore ? Il y en a dix mille chaque année dans le même cas. Si tu veux ouvrir un refuge, dis-le tout de suite, on avisera.

                Nadine soupira. Le bras-de-fer conjugal était au-dessus de ses forces.

             — Bon, bon, je le reporte, céda-t-elle à contre-cœur.

                « Putain, celui-ci m’aurait vraiment plu, regrettait-elle, tout en rattachant le pauvret à son arbre. Non seulement il a les yeux bleus et une musculature à vous couper le souffle, mais depuis qu’il m’a vue, il trique comme une âne... À mon âge, c’est flatteur ! ».

             — Adieu, cher petit androïde, chuchota-t-elle en lui tapotant tristement la joue.

                Ce simple geste suffit à la mettre en émoi. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule ; Étienne lui tournait le dos. Il avait étalé la carte sur le capot et consultait l’itinéraire.

                Saisie d'une pulsion incontrôlable, elle tendit les bras à l’abandonné.

             — Pourquoi tes propriétaires se sont-ils débarrassé de toi ? murmura-t-elle, tandis qu’il l’étreignait avec une vigueur prometteuse. 

             — On ne veut pas de nous dans les hôtels, alors les gens nous larguent sur la route des vacances.

             — Pour en racheter un neuf à la rentrée, c’est ça ?

             — Bien sûr ! On trouve des androïdes made in China pour trois fois rien, en grande surface. Ça coûte moins cher que de nous faire garder pendant un mois.

             — Pfff, quel gaspillage ! Le consumérisme aura notre peau. Sans compter que vous êtes capables de souffrir, depuis qu'on vous a dotés d'âmes virtuelles.

             — Et surtout d'aimer !

             Nadine sentit sa gorge se nouer.

             — Heureusement qu'il y a la SPA..., commença-t-elle, d’une voix étouffée.

             — La Société Protectrice des Androïdes ? Une belle arnaque, oui ! Ils nous démontent pour nous revendre en pièces détachées aux pays du tiers-monde. Plutôt finir désintégré que servir à la fabrication de mercenaires en Ouganda ou au Togo !

             — Et en plus, tu as une conscience politique, s’émerveilla Nadine. Sais-tu que je n'ai jamais vu, dans le commerce, de spécimen aussi réussi que toi ?

                Le robot sourit avec modestie.

             — Je suis un vieux modèle. De mon temps, on recherchait  la qualité. Pas comme les pacotilles qui inondent aujourd'hui le marché et tombent en panne le dernier jour de la garantie !  

                Il eut un petit rire égrillard.

             — Moi, les pannes, je ne connais pas, ajouta-t-il, preuve à l’appui.

                C'était plus que n'en pouvait supporter Nadine.

             — Je te garde, décida-t-elle. Mon mari dira ce qu'il voudra, je m’en tape.

                Quand il les vit revenir main dans la main, Étienne leva les yeux au ciel.

             — J'en étais sûr ! Faut-il vraiment que tu ramasses tous les détritus dont plus personne ne veut ? Bientôt, tu fouilleras dans les poubelles.

                Devant la détermination de sa femme, il finit pourtant par ouvrir le coffre.

             — Fous ça là, tête de mule... Mais je te préviens, si je le vois traîner, c’est la benne direct !

             — Aucun danger, répondit doucement Nadine. Il ne sortira pas de mon lit.

                Et d'un index rêveur, elle frôla le pénis de son nouveau joujou avant de rabattre le couvercle.

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 08:29
    Benoît Barvin
    Hé, hé... Cela me rappelle le temps où nous écrivions nos petits textes dans une certaine maison d'édition. Celui-ci ressemble à un... hem... amuse bouche. On a envie d'en savoir plus, comme d'hab' quand un récit est bien fichu... Un bon moment de lecture, merci Chère Soeur.
    2
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 09:39
    Benoît Barvin
    Pas "désuet", le détail, "vintage", comme on dirait aujourd'hui... Du beau vintage, d'ailleurs, je le répète.
    3
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 11:07
    Tororo
    C'est vrai que "vintage" ça ferait bien dans ce texte. "Une musculature vintage à vous couper le souffle" ça fait très littérature du vingt-et unième siècle (il voulait dire "dès qu'il y aura de nouveau du réseau", le bonhomme).
    4
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 20:34
    Castor tillon
    Ah, mais ça va être rude pour le mari, ça. Quand Nadine et Kiki seront au lit, il va compter les coups ? "Tiens, chérie, pendant que tu y es, je veux que tu me l'Etienne !"
    J'adore la SF et les androïdes, c'est vrai que j'aurais bien aimé que l'histoire continue.
    Une question : pourquoi cette phrase énigmatique : "A mon âge, c'est flatteur !" ?
    5
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 20:42
    Castor tillon
    Hi Hi !
    6
    Vendredi 18 Janvier 2013 à 21:00
    Castor tillon
    Mouarf !!! Excellent !
    Nan, je disais ça en fait, c'est parce que dans ton histoire, il s'agit d'une jeune femme.
    7
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    gudule
    Oh, j'ai dû l'écrire dans ces eaux-là. Le téléphone portable n'existait pas encore : on téléphonait d'une station service... Ce détail désuet ne t'aura pas échappé, je suppose !
    8
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    gudule
    Ah oui, c'est vrai... Je ne m'y ferai jamais, à ces nouveaux mots.
    9
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    gudule
    Alors ça, c'est ce qui me sauve, en général. Quand il m'arrive de reprendre d'anciens textes et de les réactualiser, j'ai toujours ce problème de portable. C'est fou ce qu'on trouve, dans mes livres, d'endroits où le téléphone ne passe pas ! Il faut dire que nombre d'intrigues policières (ou de romans d'horreur) reposent sur le fait que le héros n'a aucun moyen de communiquer avec l'extérieur. Du coup : ou il a perdu son portable, ou la batterie est vide, ou il n'y a pas de réseau. Ce qu'il ne faut pas faire pour "être à la page" (comme on disait dans le temps) ! Faudrait vraiment que je me mette au roman historique, moi, ce serait plus simple !
    10
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    gudule
    Rien ne t'échappe, toi, hein ! Même les p'tites choses perso que les auteurs font passer dans leurs textes !
    11
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    gudule
    http://www.youtube.com/watch?v=IlLJqORNu2Q
    12
    gudule
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    gudule
    C'est ma fourche qui a langué !
    13
    Odomar
    Vendredi 29 Août 2014 à 13:38
    Odomar
    Très mignon !
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