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                               Journal intime d'une pensionnaire

     

             Mettre sur pied une édition de romans de gare à tendance érotique était, depuis toujours, le souhait du patron du Pubnou. Mon « Sexe des anges » inaugura la chose  sous le titre falsifié de «  Soumise à mon élève », suivi de près par «  Journal intime d’une pensionnaire »,dont la fraîcheur et le parler puéril plurent d’office à mon commanditaire , mais qui ne survécut pas à l’arrêt de la collection.

             Sur le conseil d’amis écrivains, je le proposai donc à un autre éditeur, La Mutine, spécialisé dans les textes lestes, de préférence féminins.

             Après lecture, le directeur  de La Mutine m’annonça :

             — Votre roman nous intéresse mais nous ne pouvons le publier en l’état. Le style n’est pas assez mûr. Il sera réécrit par un professionnel.

             Je fis un bond en l’air :

             — Hein ?? Qui  ?

             — Luc Gaspard ; Vous devez le connaître : c’est le champion des rewriters.

             — Luc ? La bonne blague ! Un de mes plus anciens pigistes ! Ça fait dix ans que je corrige ses fautes d’orthographe et de syntaxe.

             J’en profitai pour signaler à M. Mutine que le style qu’il contestait n’était ni le fruit du hasard, ni un manque de savoir-faire, mais une volonté délibérée de « coller » au personnage, et ce pour le plus grand confort des lecteurs.

             Ayant refusé l’humiliant lifting, je tournai dignement les talons, comme l’avait fait avant moi Jean Rollin,  outré par un accueil semblable.

              «  Enfer privé », arraché de justesse aux griffes du prédateur, devint, par la suite un film remarquable, et fut réédité aux Belles Lettres— ce qui, en terme éditorial,  vous a quand même une autre gueule que La Mutine, pas vrai ? 

             Quelques mois plus tard, une mésaventure de cet ordre affectait mon amie Luna dont les romans french love, traduits dans le monde entier, rencontrent un gros succès outre-Atlantique.

             Bien joué, M. Mutine ! Voilà ce qu’on appelle de la sagacité !

            


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                                    Les beaux quartiers

     

            En vieille Parisienne, coutumière des transports en commun, j’étais aussi à l’aise dans le métro nocturne que dans ma salle de bains.

             En fait, je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais flippé en parcourant la capitale,  sauf une fois, une seule. Dans le XVIème arrondissement. C’était un dimanche après-midi, et je sortais de la Maison de la Radio après une vague émission littéraire. Rues désertes, pas un bistrot d’ouvert à l’horizon, rideaux de fer baissés sur les vitrines des magasins ; une ambiance post-apo à vous donner le frisson.

             Soudain, qu’entends-je derrière moi ? Des rires gras, des bruits de pas précipités, des cris, des bousculades…  Je me retourne ; le remue-ménage émane de trois gros crânes rasés dont le treillis militaire et les rangers kaki me font monter l’adrénaline.(Ah, que je regrette, à cet instant précis mes petites frappes de Barbès, si inoffensives face à ces mastards !) Fringues ethniques et dread-locks ne véhiculent à mes yeux aucune violence, tandis que ce look agressif d’extrême droite… au secours !

             «  Et s’ils ont écouté l’émission ? », me dis-je tout en marchant. Si mes propos leur ont déplu et qu’ils décident de se venger ? Qui les en empêchera ? »

             À force de me faire des films, je finis vraiment par avoir la trouille, si bien  que, déboulant à toutes jambes sur l’avenue des Champs-Élysées, j’arrête le premier taxi qui passe à ma portée et saute dedans. Une chance que le chauffeur ne soit pas un couard, car, à la vue de mon escorte, j’en connais  qui auraient pris la poudre d’escampette !

     


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                                           Valentin Letendre

     

             Certains éditeurs ne mesurent pas le privilège d’avoir tel ou tel auteur à succès dans leur « écurie ».   Cette année-là, Plon jeunesse cartonnait grâce aux Peggy Sue de S.B. À tel point que la direction le sollicita afin qu’il créât, secondé par des collaborateurs de son choix, une nouvelle série dans la même veine. S’ensuivit un coup de fil qui m’enchanta littéralement.

             —Veux-tu te joindre à nous ? me proposait S. B. Voici comment j’envisage les choses : une équipe réduite mais dynamique et bourrée d’imagination. Pour chaque écrivain, un tome de 250.000 signes par mois, avec un (ou des) héro(s) récurrent(s) dans le(s)quel(s) les ados puissent se reconnaître.

             — Houlà ! protestai-je : ce n’est pas mon format, ça ! Moi, je tourne  plutôt autour des 100 à 150.000 signes. Je n’aime les gros pavés ni en tant que lectrice, ni en tant qu’auteure.

             — Rien ne t’empêche d’écrire plusieurs  petites nouvelles qui, mises bout à bout, donnent un roman-fleuve, reprend S.B. C’est une formule qui, en ce qui me concerne, a fait ses preuves.

              L’idée est loin de me déplaire, si bien que je promets un synopsis pour les semaines à venir — synopsis dont S. B. compte prendre connaissance à son retour de vacances. L’à-valoir me convient, les termes du contrat également, bref il n’y a aucune raison qu’à ce stade avancé,  l’affaire capote.

             C’est ce qui se passe, cependant. Profitant de l’absence de l’initiateur du projet, la direction embauche une éditrice qui, bien qu’ultra-novice en littérature jeunesse, reprend la série  à son compte. Les contrats sont signés dans la foulée;  le nom de la nouvelle directrice de collection y remplace celui de S. B.(dont nous ignorions qu’il avait été évincé) et le chiffre des-à-valoir  est divisé par deux. Bref, hormis le fait que S.B. furieux, part en claquant la porte (et à raison), tout roule. Deux mois plus tard sortent les premiers exemplaires. Mon héros, destiné en priorité aux garçons, se nomme Valentin Letendre, et le tome 1 est rebaptisé « Valentin Letendre, Amour magie et sorcellerie », tandis que le deuxième devient, pour cause de marketing :  «  Valentin Letendre, Frisson, Amour et Maléfice » (On peut trouver actuellement ces ouvrages en éditions numériques chez Multivers : http://www.multivers-editions.com/…/nos-couvertures-font-p…/)

             Comme S. B. semble tenir tout particulièrement au suivi de la série, je me creuse le ciboulot pour lui pondre un second  tome  dans la parfaite continuité du précédent.

             Lorsque je lui annonce la bonne nouvelle  par téléphone. Sa réponse me laisse pantoise :

             — Je ne fais plus partie de la maison, adresse-toi à ma remplaçante.

             Or, non seulement cette personne s’est lamentablement plantée dans le choix des couvertures (que l’on croirait dessinées par quelque préado  en proie aux affres d’une puberté précoce) mais quand je mentionne l’ouvrage que, selon nos accords verbaux,  je viens laborieusement de terminer, elle s’écrie :

             —Ah non, non, non ! je n’en veux pas, c’est bien trop tôt !  Faut d’abord liquider le tirage précédent.

             J’ai beau lui rappeler que ses concurrents sont très demandeurs, rien n’y fait. (Le suivi drastique des séries, c’est le point sensible de ce genre littéraire alors en plein essor). À L’évidence, la dame est dépassée par les us et coutumes d’un métier qu’elle n’a jamais approché de près. «  Valentin Letendre, Frisson, Amour et Maléfice » sortira donc l’année suivante, avant d’être repris, à ma demande expresse, par le club « Succès du livre » sous une admirable couverture d’Erwann Surcouf.

             L’année suivante, aux Imaginales d’Épinal, j’apprends que les éditions Bragelonne (où sont déjà parus quatre de mes titres pour adultes) crée une collection jeunesse Sfff, à laquelle je suis censée participer. Comme le cahier des charges correspond à peu près à celui des «  Valentin », j’y vois l’occasion d’extirper mon héros de l’oubli et m’informe candidement :

             — Vous recherchez une sorte de Valentin Letendre, c’est ça ?

             La réponse positive de mon interlocutrice donne le feu vert au «  Faiseur d’anges », un gros bouquin de fantasy ( 350.000 signes) qui me sera refusé aussi sec car pas assez « bit-lit » pour Bragelonne. « Le spectre sans yeux », son successeur, connaîtra le même sort jusqu’à ce que les éditions « Armada » s’y intéressent et programment sa sortie pour janvier 2015. 

     


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