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    Juste un coup de pouce !

     

             Au début des années 1980, suite au licenciement abusif de milliers d’ouvriers, une célèbre marque de produits laitiers se retrouva dans le collimateur du « Pouce Vengeur ». Cette organisation d’utilité publique s’était donné pour  mission de « moraliser » la grande distribution, salement corrompue par la politique ultra-libérale du pouvoir en place. Pour ce faire, des escouades de « robins des bois alimentaires » avaient envahi les supermarchés, direction rayon frais. La tactique de représailles était on ne peut plus simple : chaque membre de l'expédition punitive s’emparait d’une boîte de camembert, l’ouvrait, et enfonçait son pouce dans la pâte molle jusqu’à la première phalange. Du coup, inconsommable, le truc. Les clients suivants faisaient : « Beeeeerk ! » et tout le stock restait sur les bras du gérant qui n'avait plus qu'à qu’à le consommer lui-même, à défaut de pouvoir le remettre en vente, sauf…

             …sauf s’il se comportait avec intelligence, ce qui arrivait parfois dans ce secteur d’activité.

             Sur les conseils de mon ami Julien (64 ans aux cerises), le directeur du magasin Alimentex de la rue de la Roquette, avait fait preuve, ce jour-là, d’une bonne initiative. Plutôt que de s’auto-punir en absorbant les résidus de doigts des militants sociaux, il fit don des denrées abîmées aux associations humanitaires du quartier. Ainsi s’épargna-t-il à la fois une méga-corvée gustative, et se donna-t-il bonne conscience en aidant les plus démunis.

             Or, il se fait que récemment, la direction d’une grande surface dont j’ignore le nom (sans quoi je vous l’aurais donné, vous pensez bien !) a porté plainte contre des personnes ayant récupéré des produits périmés dans ses poubelles, pour s’en nourrir. Et il s‘est trouvé une « justice » pour avaliser cette ignominie. Ah, que je regrette le temps des Pouces vengeurs !

             Bon, je peux comprendre que, effarouchés par les règlements drastiques sur l’hygiène, ce commerçant ait jugé prudent de se protéger, en cas d’empoisonnement de ses « voleurs ». Certaines lois absurdes incitent des individus en apparence normaux  à se comporter comme de véritables ordures. Mais il existe d’autres lois rendant obligatoire l’aide aux  personnes en danger, voyez ? Des personnes qui n‘ont rien à bouffer, nulle part où dormir, et qui crèvent à petit feu de l’égoïsme hystérique de leurs contemporains.

    Un petit coup de pouce, des fois, ça peut sauver une vie !


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                                 Nostalgie

     

             Nous nous étions connues en quatrième, quand j’avais changé d’établissement scolaire. Je me sentais perdue parmi ces nouvelles têtes, au point de chercher des yeux un visage amical, qui, spontanément, me distillât un peu de réconfort. Aussi, lorsque Clara se tourna vers moi au beau milieu du cours d’Histoire et me sourit, sentis-je mon cœur fondre de reconnaissance ; l’amitié qui venait de naître devait durer des années. À l’âge adulte, séparées par quelque trois mille kilomètres, nous nous écrivions chaque semaine. Clara vint me rendre visite au Liban, et mes enfants portèrent longtemps le poncho bleu à capuche qu’elle avait crocheté pour la circonstance.

    De retour en France, nous nous revîmes régulièrement, mais, à mon grand désappointement, la douce Clara avait changé : aigrie par deux divorces et trois accouchements, elle s’était embourgeoisée à la manière des nouveaux riches : sans allégresse, ni euphorie. Pour lui extirper un éclat de rire, il fallait y aller aux forceps, et rien n’était plus triste que ces lèvres autrefois radieuses ayant égaré le mode d’emploi du sourire.

             Ce fut un courrier du collège Saint Jean d’Uccle  qui nous remit en contact deux ou trois ans plus tard.

            

                      Madame, m’écrivait la directrice de cet honorable établissement.

               L’une de nos élèves de sixième,  la jeune Yseult Mosse, m’apprend que vous connaissez sa mère de longue date. C’est elle qui m’a conseillé de vous contacter, car, cette année, votre livre « La vie à reculons » est au programme de sa classe, et ce serait un grand honneur pour nous de vous y accueillir, afin que vous répondiez aux questions de nos élèves. Mme Mosse, se propose de vous loger à cette occasion, et nous souhaiterions vous inviter toutes deux au restaurant, ainsi que le personnel enseignant concerné par le projet.

             Sur ces entrefaites, une voiture se gara devant le collège,  et une grosse dame blonde portant manteau et toque de vison s’en extirpa — ce qui, bien entendu me fait frémir d’horreur.

             —Mais… mais…. Clara !? Que t’est-il arrivé ? m’exclamé-je

    Surprise par ma question, la conductrice se raidit

    — Ben… j’ai un peu grossi, si c’est ça qui te dérange, aboya-t-elle.

    — Non, je parlais plutôt de la fourrure ; tu étais contre, dans le temps ; on collait même des affiches appelant au boycott !

             Mon ex-condisciple me fusilla des yeux.

             — Oui, mais à l’époque, je n’avais pas un rond. Ce genre de militantisme débile, c’est pour les étudiantes fauchées.

    — Et aujourd’hui, tu ne l’es plus ?

             —Quoi ?

    —Fauchée ?

    —Non, je viens de divorcer d’un grand chirurgien qui m’a tout laissé :le pavillon, la bagnole, le compte en banque et les gosses. 

             Ah ?

    Tandis que sa mère cherchait une place sur le parking de la résidence,  Yseult courut se changer. Au bout d’un quart d’heure, elle revint en jean et camionneur lavande, ce qui fit bondir Clara.

    — Enlève-moi ça tout de suite, tu es tellement vulgaire !

             Je ne pus m’empêcher d’intervenir.

             — Vulgaire ? ! c’est toi qui oses dire ça ? t’as vu comment tu es sapée, franchement ? Et ces breloques dorées qui pendent à tes oreilles et à ton cou ? C’est de bon goût, ça, peut-être ?

             Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais ma réflexion ne lui a pas plu ; et quand j’ai ajouté : «  En camionneur ou non, ta fille est ravissante : on dirait toi quand tu étais jeune  », elle m’a priée d’aller me faire voir.

             Force m’est de reconnaître qu’elle avait bien raison. De quoi je me mêlais, sans blague ?

             Depuis, nous sommes copines, Yseult et moi ; et avec sa mère, on ne se parle plus ; Décidément, les vieilles amitiés ne résistent pas à un brin de nostalgie !


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                                    Superstition

     

           Septembre 1998. La polardeuse Brigitte Deslandes est engagée aux éditions du Masque pour mettre en place une collection de thrillers destinés à la jeunesse.

             — Dans un souci de cohérence, j’aimerais que chaque histoire s’appuie sur une superstition particulière, m’explique-t-elle avant de me passer commande. Cette politique éditoriale sensibilisera nos jeunes lecteurs aux traditions obscurantistes dont sont trop souvent victimes les animaux. Un  critère pédagogique qui est, à mes yeux, l‘essence même de ma collection !

             — Tu penses aux chouettes clouées sur les portes des granges, par exemple ?

             — Exactement !  Tu me fais un petit synopsis de deux-trois pages sur ce thème et on lance le contrat ?

             —Allez, hop, c’est parti !

             De retour chez moi, je me mets illico au boulot, ce qui donne naissance à « j’irai dormir au fond du puits », court roman du terroir dont Brigitte prend livraison une quinzaine de jours plus tard.

             Manque de pot, si le récit la séduit, ce n’est pas le cas de  sa directrice de publication, une battante hermétique par nature aux élucubrations de mon héroïne dont la mièvrerie l’horripile.

             Bref, elles se prennent le chou et, de discussions houleuses en accusations réciproques, finissent par déclarer forfait. Elles ne sont pas faites pour bosser ensemble. Brigitte, vexée du manque de confiance de sa supérieure hiérarchique, donne sa démission à grand renfort d’effets de manches, et l’entrevue s’achève sur l’enterrement de la collection litigieuse.

             Me voilà donc avec mon thriller mort-né sur les bras, et personne pour le prendre en charge.

             Dans les jours qui suivent, je le porte chez Hachette.  Paul de R. responsable du « Livre de poche », qui m’a déjà publiée à plusieurs reprises, sera forcément intéressé.

             Eh bien, non ! non, non, non, non, non, non. La lettre qu’il m’envoie une semaine plus tard commence par : « Gudule, tu m’as beaucoup déçu ! »

             Et pourquoi donc ?

             C’est très simple.

             — Ton discours est carrément élitiste ! C’est celui d’une Parisienne  qui, du haut de son piédestal urbain, juge les mœurs rurales. Imagine que tu sois fils de paysans de Picardie ou de Bretagne, comment prendrais-tu cette accusation publique de barbarie ?

             S’ensuit une diatribe qui déconstruit mes arguments, ainsi que la structure de l’enquête sur laquelle ils reposent

             — Mais je n’ai fait que me conformer au cahier des charges de Brigitte Deslandes, protestai-je.

             — Je te rappelle que c’est à moi que tu as proposé ton manuscrit, et pas à elle, rétorque Paul.

             Ben… euh… si.

             Grasset, par chance rattrape le coup : courant 1999, « j’irai dormir au fond du puits » obtient le prix de la SGDL (récompense prestigieuse de la profession), et celui des Incorruptibles, décerné par l’ensemble des collèges nationaux. Je crois que Paul de R. l’a eu dans le baba !

     


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    Tics d'écriture

     

             L’Année de ma sixième, on avait Ronssin  comme prof de français. Or, cette enseignante, pourtant très compétente, fut à l’origine d’une faute d’orthographe qui me poursuivit toute ma vie.

             Ce lundi-là, c’était jour de dictée.

             — Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille, commença la prof en entrant dans la classe, un bouquin à la main.

             « Tu attendais le Soir, il descend, le voici.

             Une atmosphère obscure enveloppe la ville… »

             En écho, je récitai le poème à voix basse. Du Baudelaire, pensez ! Mon idole ! Je connaissais par cœur  Les Fleurs de Mal !

             Soudain, je sursautai :

             — Une ambiance obscure enveloppe la ville, poursuivait Ronssin en louvoyant dans les travées.

             Je levai un doigt timide :

             — Euh… pas « ambiance », mademoiselle, « atmosphère » !  Sinon, il manque un pied.

             La prof rougit, me félicita pour mon érudition et, calmement, expliqua :

             — Anne a raison. Je ne me rappelais plus s’il fallait un ou deux « h » à « atmosphère », et dans le doute, je l’ai remplacé par un synonyme.

             Dorénavant, à chaque fois que j’écrivis le fameux mot, la voix de Mlle Ronssin me revint en mémoire et je changeai moi aussi « atmosphère » en « ambiance ».

             Ainsi chope-t-on des tics d’écriture.

     

     


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    Après vous, M. de La Fontaine !

     

             Ils en rêvaient tous, de ces vacances à la neige : Alex, Sylvain, Barbara, Nina, Mélanie — ; tous, sauf moi qui ai horreur du froid et ne suis jamais montée sur des skis de ma vie. De plus, les chiens n’étaient pas acceptés dans les chalets de location, et laisser Freddy à Paris me brisait le cœur.

             Il m’aurait tenu compagnie, pourtant ! Car, comment m’occuper pendant que ma p’tite famille s’échinait sur les pistes, sinon en le promenant le long des pentes enneigées ?

             En bouquinant aux terrasses des cafés, peut-être ? Ou alors, en écrivant ?

             Oui, mais quoi ?

             Tandis que j‘y réfléchissais, me vint une idée, ma foi,  fort sympathique : si je « continuais » les fables de La Fontaine sous forme de pastiches ? J’en connaissais une bonne quinzaine par cœur, prêtes à servir de terreau à l’exercice. Or, cet exercice m’intéressait d’autant plus qu’il consistait à modifier les multiples morales du petit théâtre animalier qui avait enchanté mon enfance ; morales  que j’estimais pessimistes, désespérantes, et contraires à ma propre éthique.

             Ainsi prônai-je le partage dans « Le corbeau et le renard », la justice dans « Les animaux malades de la peste », la solidarité dans «  La cigale et la fourmi », l’union contre la tyrannie dans  «  Le chat, la belette et le petit lapin », la fatalité dans « Perrette et le pot au lait », pour les rendre plus conformes à nos idées modernes. 

             Ce que j’ignorais, c’est que nous étions à quelques semaines du tricentenaire de la mort de La Fontaine, et que Hachette cherchait un manuscrit pour fêter l’événement. A peine sorti, le petit opuscule trouva sa place dans les écoles, où les élèves le remanièrent à leur guise – ce qui les incita, selon le vœu du fabuliste, à réfléchir sur la nature humaine,  voire à tenter de l’améliorer.


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