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                                                       Irma la douce (bis)

     

          Quand, à dix-huit ans, je me retrouvai « avec le ballon » (comme on disait alors), tante Irma vint soutenir mes parents, dépassés par les événements. Comme nous prenions le thé en tête à tête, elle me demanda gravement :

                — Puis-je te poser une question qui me tracasse ?

    J’acquiesçai, bien sûr.

                 — Où as-tu trouvé le courage de te mettre nue devant un homme ?

    Le fou-rire au bord des lèvres, je gloussai, un rien cynique :

                 — Tu te moques de moi ou quoi ? C’est pour rester habillée qu’il m’aurait fallu du courage !

             Dans son regard effaré, je vis basculer ses certitudes.

                      Je crois que ce jour-là, elle eut le sentiment d’avoir rencontré le diable.

     

    On boit un café ?                                           Dessin d'Edika représentant Gudule avec le ballon, et maman. 

     

     


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                                                                   Irma la douce

     

                Il n’y a pas plus naïf qu’une vieille fille, surtout frôlant la soixantaine. C’était le cas de tante Irma, pour notre plus grande joie, à nous, ses neveux.Aussi, au mariage de mon frère Claude, l’attirâmes-nous à la table des « jeunes » histoire d‘égayer quelque peu le banquet. Nous ne le regrettâmes point.

               Au beau milieu du repas, avisant l’annulaire du marié dépourvu de l’anneau réglementaire, la chère créature s’exclama :

      ­         —Tu ne portes pas ton alliance, mon petit Claude ?

               — Non, répondit l’intéressé : je déteste les bagues. Ça me gène pour dessiner.

               Grimace désapprobatrice de tante Irma.

      —Tu as tort :c’est un bon préservatif !

               Prise d’un fou-rire inextinguible, la tablée entière plongea dans son assiette tandis qu’un de mes cousins remarquait placidement :

                      — Ça dépend où on la met.

                      Ce n’est que bien plus tard que nous comprîmes l’astuce. Par « préservatif », tante Irma entendait « signe destiné à préserver la vertu de l’époux en marquant publiquement le territoire de l’épouse ».

                       Le sens caché des mots m’étonnera toujours.

     

     

     


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                                      La foire aux (dés) illusions

     

              Courant 70, je commence, de temps à autre, à signer dans Charlie hebdo des articulets rigolards et grinçants. La gloire pour une petite Belge émigrée du Liban (et, faut-il l’avouer ? pas follement débrouillarde).

               Or, un jour, que vois-je fleurir sur les murs de Paris ? De grands GUD, tagués à la bombe. Or, Gud, c’est le diminutif que me donne mon mari...

               — Tu crois que ce sont mes lecteurs qui ont écrit ça ? lui demandai-je, le cœur battant.

               Aussi ignare que moi en politique, il suppose que oui et m’en félicite. Ce qui me conforte dans ma douce illusion. Si bien qu’en arrivant aux éditions du Square, je claironne, toute fiérote:

      — Vous avez vu ces GUD marqués un peu partout ?

      — Oui, c’est vraiment le mouvement d’extrême-droite qui monte, répond distraitement Choron. Des violents, en plus. Des activistes de merde qui ne reculent devant rien.

      — Le Groupe Union Défense ? intervient Odile, son épouse. Ah ouais, ça craint. Cavanna le descend dans le prochain numéro.

      J’opine d’un air niais, les mains glacées.

     

     

     


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                                                               Dialogue de sourdes

     

         Un vendredi d’automne, me croyant à l’abri de la barbarie humaine, je promène mon chien en bordure de forêt quand subitement, fziou ! une balle siffle à mes oreilles. Morte de peur, je me mets à hurler, Phiphi à aboyer, et les brebis qui paissaient dans le champ voisin, à courir partout en bêlant comme des folles.

    Tout en cherchant des yeux le responsable de la panique — parfaitement invisible, au demeurant —, j’avise, sur le bas-côté, un 4X4 dont je relève le numéro de plaque en me disant « Toi, mon coco, tu ne l’emporteras pas en paradis ! » Et je fonce, direct, à la mairie du plus proche village.

             Or, la secrétaire de mairie, dame par ailleurs charmante, est femme, fille et sœur de chasseurs. Ce qui donne ce dialogue hallucinant (mais véridique) :

             — Bonjour, je voudrais porter plainte contre un chasseur.

             — Qu’est-ce qu’il vous a fait ?

             —  Il a failli me descendre.

             —  Je suis sûre qu’il ne vous visait pas.

             —  Je m’en réjouis. Mais les quelque cinq cents personnes tuées chaque année en période de chasse ne le sont pas non plus, visées. À de rares exceptions près...

             —  Bah, cinq cents, ce n’est pas beaucoup, pour toute la France.

             — Vous trouvez ?

             — Quand on voit le nombre d’accidents de la route ! Et pourtant, vous continuez à rouler en voiture.

             — Ce n’est pas interdit, la chasse, le vendredi ?

             — Non, la chasse aux nuisibles est autorisée tous les jours. Celle au gros gibier, par contre, c’est juste les mercredi, samedi et dimanche.

             — Et la chasse aux promeneurs ?

             Elle ne répond pas, mais l’expression de son visage parle pour elle. Remettre en cause la légitimité de la chasse me classe d’office dans la catégorie des nuisibles. J’ai intérêt à me tenir à carreau !

     

     


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                                                        Condoléances

     

               J’ai besoin de rire comme de respirer, c’est physiologique. Mais quelquefois, ça joue des tours. Surtout après un deuil récent.

               Un soir, en sortant de l’épicerie, je tombe sur une scène hilarante : le yorkshire de ma copine Inès en train de monter celui de Mme J. Comme cette dernière, indignée, tente en vain de les séparer, Inès s’interpose :

               — Laissez-les tranquilles, voyons ! Ils ne font rien de mal !

               Je crois qu’elle est contente de voir son toutou content. Quoi de plus légitime ?

               Mais Mme J. ne l’entend pas de cette oreille.

               — C’est dégoûtant, trépigne-t-elle. Arrête ça, Pompon ! Viens vite chez maman ! Éloigne-toi de ce sodomite !

               Le mot déplaît à Inès qui lance, vengeresse : 

               — Si vous êtes contre le mariage gay, dites-le tout de suite.            

    Bref, le ton monte, au rythme des coups de reins de Yorkshire n°1 et des halètements de Yorkshire n°2.

               Moi, je me bidonne... jusqu’à ce qu’une troisième voisine s’approche, la mine défaite ;

      — Permettez-moi de vous présenter mes plus sincères condoléances.

               D’un seul coup, mon rire se coince dans ma gorge.

      Je me suis rarement sentie aussi ridicule.

     

     


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