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                                            La demande en mariage

     

           Louis de Backer, le vieux relieur entre les bras duquel j’avais, à dix-sept ans, perdu mon innocence, adorait « faire son cinéma ». C’est-à-dire qu’il cultivait une image de lui-même tout en excès, grandiloquence et, à vrai dire, parfaitement burlesque, conscient de l’impact de ses extravagances sur une adolescente rebelle, issue d’un milieu ultra-conservateur.

             Sa demande en mariage reste un modèle du genre.

             Du fait de mon état que l’on pourrait qualifier « d’intéressant », mes parents l’avaient sommé de réparer, de sorte qu’un matin, il m’annonça tout de go :

             — Aujourd’hui, je vais demander ta main à ton père. Tu crois que je dois mettre des chaussettes propres ?

             La nouvelle m’enchanta car, en dépit de notre différence d’âge devenir sa femme était mon vœu le plus cher.

             Nous voilà donc partis bras-dessus bras-dessous vers la chaussée de Wavre, moi, surexcitée, lui grave et compassé.

             Bien qu’un quinquagénaire bohème et fauché fût loin d’être le gendre idéal, mes parents débouchèrent une bouteille de porto, puis, une fois les banalités d’usage échangées, passèrent à la transaction proprement dite.   

             — Comme un couple a besoin d’un minimum de confort, nous vous donnerons un lit neuf, le buffet du salon, et du linge de maison, annonça mon père avec une mine d’enterrement.

             A l’évidence, son ton déplut au prétendant qui rétorqua :

             — C’est tout ?

             Et tandis que la stupeur figeait mes parents sur place, il ajouta, histoire de bien enfoncer le clou :

             — Ne prenez pas la peine de me faire la charité : la seule chose qui m’importe, c’est le montant de la dot.

             Là, ça commençait à sentir le roussi.

             — Vous n’aurez pas un sou, espèce de suborneur ! explosa ma mère.

    — Non seulement vous déshonorez notre fille, mais en plus, vous cherchez à nous dépouiller ! hurla mon père en écho.

             Et moi, d’une voix tremblante :

             — Mais papa… Mais maman…Ce n’est pas ce qu’il a voulu dire…

             — Laisse, trancha mon « fiancé » en se dirigeant à grands pas vers la porte. Ça m’apprendra à être trop bon. J’étais prêt à leur rendre service en t’épousant, mais vu la manière dont ils m’ont traité, il n’en est plus question. Qu’ils trouvent un autre gogo pour lui refourguer leur linge de maison, et toi en prime!

             Alors moi, affolée :

             — Louis, non ! Ne t’en va pas ! S’ils t’ont vexé, ce n’était pas exprès !

             Trop tard, il était déjà loin.

             Avec un âcre : « C’est malin, vous avez tout gâché ! », je m’élançai à sa poursuite.

             — Alors, tu es contente ? me jeta-t-il par-dessus son épaule. Tu l’as eue, ta demande en mariage.

             Jusqu'au soir, il rumina son humiliation, tandis que je pleurais à chaudes larmes dans mon coin.

     

    La demande en mariage                                           

                                                   Dessin d'Édika

     

     


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                                                La nuit où la terre trembla  

     

            Nous étions toute une bande dans la petite maison de la forêt, une location saisonnière où nous avions nos habitudes. C’était le milieu des années 80, et plutôt que de troubler le train-train de mes vieux parents, nous préférions cette solution, qui nous permettait de leur rendre visite sans les envahir. Faut dire, entre les enfants, les beaux-enfants, les petits-enfants, les chiens, les chats + mes frangins et leur famille, ça faisait une bonne vingtaine de personnes…

             À chacun de nos séjours, mon cousin Pierre, le propriétaire de la maison, multipliait les recommandations. En ce qui concernait l’eau et l’électricité, en particulier, car le groupe électrogène tombait souvent en panne, et la chaudière était en bout de course.

             — Evitez les douches trop longues, n’utilisez pas vos ordinateurs, veillez à ne pas brancher plusieurs appareils en même temps et coupez le jus quand vous allez dormir, nous serinait-il — ce dont ma descendance se fichait comme d’une guigne.

             La responsabilité d’un bug éventuel m’incombait donc, à moi.

             Or, cette nuit-là, je suis réveillée par un bruit sourd ; une sorte d’explosion si profonde et si forte qu’elle ébranle tout le bâtiment.

             Ma première pensée est :

             «  Merde, on a fait péter la chaudière ! »

             Illico, je fonce dans les chambres voisines en braillant :

             — Qu’est-ce que vous avez foutu ? Pierre va être furieux !

             Une seconde secousse me coupe la parole.

             — Un tremblement de terre ! réalise mon frère Claude qui a beaucoup voyagé. Vite, tout le monde dehors !

             L’instant d’après, nous nous engouffrons dans les voitures et filons vers Stavelot, la ville la plus proche, dont, malgré l’heure tardive, les rues sont noires de monde.

             Nous y retrouvons Pierre qui confirme la chose : il y a bien eu un séisme, un vrai.

             — De magnitude 5 sur l’échelle de Richter, précise-t-il, avant d’ajouter :

             — Le mur de mon garage est lézardé… Et dans la petite maison, pas trop de dégâts ?

             Mon sourire éclatant le rassure aussitôt. S’il se doutait à quel point j’ai eu peur !

     


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                                     Ma rencontre mémorable avec Jean-Pierre Bouyxou*

     

           Petit texte écrit pour le numéro « spécial Jean-Pierre Bouyxou » de la revue Lunatique.

           En ce temps-là, Jean-Pierre Bouyxou répondait encore au téléphone, et venait quand on l’invitait. C’était il y a fort longtemps. Je travaillais, pour ma part, dans la presse dite “de charme” — du cul bas de gamme, en vérité ; des babils de sous-ventrière dont nous abreuvaient des lecteurs prolixes, et que nous publiions après remise en forme. Jean-Pierre, quant à lui, dirigeait une revue érotique à haute tenue morale, et par ailleurs fort belle, que j’admirais beaucoup. Comment fûmes-nous amenés à nous rencontrer ? On ne peut plus simplement : un jour, il débarqua, sans tambours ni trompettes, dans l’entreprise où je sévissais vaille que vaille. Pour quelle raison ? Je l’ignore. À l’instigation d’une de mes collègues, peut-être ? Ou par simple curiosité professionnelle ?

             Bref, il se présenta à l’accueil, accompagné de trois de ses plus proches collaborateurs, messieurs Félix Lechat*, Jérôme Fandor* et Georges de Lorzac*, et demanda à parler au maître de maison. Ce dernier étant absent, je le remplaçai au pied levé, et ainsi, ô merveille, ô joie, ô volupté, eus-je le privilège de voir, de mes propres yeux — et dans toute sa splendeur — l’insigne visiteur.

    Il était beau, je ne crains pas de le dire. Et, chose fort troublante, ses trois compagnons semblaient ne former, avec lui, qu’une seule et même personne. Ayant été élevée dans la religion, je ne pus m’empêcher d’évoquer la Sainte Trinité. Sauf qu’il s’agissait du Saint Quatuor — ce qui est encore mieux — et qu’il ne se composait point, comme l’autre, d’un vieillard cacochyme, d’un crucifié pantelant et d’une colombe en rut (trio, à tout prendre, d’assez mauvais goût), mais de quatre jeunes gens fort bien faits de leur personne, qui se ressemblaient comme des frères.

    Mon cœur battit, ce jour-là, je l’avoue, quatre fois plus vite qu’à l’ordinaire.

    Je fis entrer dans mon bureau l’entité multiforme, et nous causâmes. Jean-Pierre et consorts avaient autant d’esprit dans leurs propos que dans leurs écrits, et je voyais briller, au fond de leurs prunelles, la même affriolante malice que celle qui me transportait quand je lisais leurs rubriques. Pour quelqu’un qui, comme moi, éprouve pour tout ce qui est couché sur papier une passion proche de l’hystérie, il y avait, au sens propre du terme, de quoi perdre la tête.

    Je la perdis donc, au cours d’une conversation dont j’ai oublié la teneur mais point la profonde sensualité. Ni la gouleyante érudition, dans la veine de la revue qu’animaient ces messieurs, et qui — ai-je omis de le signaler ? — portait le fascinant nom de « Fascination »

    Je la sentais (ma tête) se décoller doucement de mes épaules quand l’ange entra.

    L’on embauche quelquefois des anges, dans les rédactions comme les nôtres. Leur fonction consiste à épicer d’un zeste de séraphisme les diableries que nous publions, afin d’amadouer la censure — voire le public. C’est notre caution morale, en quelque sorte. Notre vade-mecum (et non point “va de mes couilles”, je vous en prie, évitons les jeux de mots foireux si nous ne voulons pas que cet articulet se désarticule !). Or, cet ange-là était femelle, et, contrairement à ses semblables, possédait bel et bien un sexe, dont elle usait, fort adroitement, à tout propos.

    Entre l’ange et le quatuor, ce fut, comme qui dirait, le coup de foudre. Enfin, je le crus…

    Ma tête reprit illico sa place d’origine : la simple mortelle que j’étais, plus très jeune de surcroît, ne faisait pas le poids, face à une créature céleste de cette trempe.

    Celle-ci battait des ailes, ce qui, dans son langage, était fort éloquent. Jean-Pierre et ses trois acolytes ne pouvaient ignorer, sous peine de muflerie, d’aussi flagrantes avances, si bien que la conversation, jusque là édifiante, prit un tour polisson. Me sentant de trop, je m’éclipsai sous un prétexte quelconque — un éditorial à torcher, si ma mémoire est bonne ; ou des épreuves à corriger —, pour les laisser en tête-à-tête. J’avais les boules, comme on dit. Les anges qui vous cassent votre coup avec une telle désinvolture, je les vouais aux gémonies. Aux feux de l’enfer. Aux géhennes infernales jusqu’à la vingt-troisième génération !

    Je ruminai ma déception toute la soirée et toute la nuit. Jusqu’au lendemain matin, en fait, lorsque je vis se pointer, l’aile en berne et l’auréole caduque, mon bel ange dépité. Elle avait, m’avoua-t-elle, invité le quarteron chez elle, fermement décidée à l’emmener au septième ciel. Dans ce but, elle lui avait fait boire un philtre aphrodisiaque de sa composition, lui avait tenu des discours licencieux, et s’était montrée sous son meilleur jour.

    — Je les pensais à ma botte, ces quatre nigauds, me dit-elle (un ange botté, n’est-ce pas le summum du fétichisme ? NDLA). Eh bien, me croiras-tu ? Quand sonna minuit — l’heure du crime et des élans bestiaux —, telle Cendrillon, ils s’enfuirent sans demander leur reste. Abandonnant, dans leur précipitation, quatre godillots de verre sur les marches de mon immeuble.

    Et, ce disant, elle exhibait piteusement le quadruple trophée, gage de sa déconfiture.

    Je lui en demandai un ; elle me les donna tous avant de partir vaquer à ses occupations. Encore aujourd’hui, ils trônent sur ma cheminée, me rappelant, par leur seule présence, qu’ici-bas tout n’est que vanité. Je les chausse quelquefois, comme le petit Poucet ses bottes de sept lieues, dans l’espoir qu’ils m’entraînent, par-delà les veaux et les mous, au Parnasse des génies littéraires. Hélas trois fois hélas, ils sont trop grands pour moi et je les perds en route. Alors, bon, je les fous dans un placard, et je relis ma collection de Fascination en me bourrant de chocolat blanc. Si ça ne fait pas de bien, au moins, ça ne fait pas de mal, et ça enrichit ma culture générale.

     

                       * Journaliste, écrivain essayiste, cinéaste et acteur (voir sa biographie sur Wikipedia)

                       * Divers pseudonymes de J.P. Bouyxou

     


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                                                        La dédicace

     

    Je cherchais désespérément un titre pour le troisième volet de ma Ménopause des fées lorsque Barbara eut un trait de génie.

             — Si tu l’intitulais « La nuit des porcs vivants » ? suggéra-t-elle.

             Histoire de la remercier de sa collaboration, je lui dédiai le livre en termes volontairement ambigus : A Barbara, rousse amazone, et à sa Source merveilleuse. Comme prévu, les lecteurs tombèrent dans le panneau et l’on me demanda si j’avais viré ma cuti. Le malentendu était bien trop joli pour que je le dissipe ; je me gardai donc de préciser que Barbara était ma petite-fille, qu’elle faisait de l’équitation et que Source était sa jument favorite.

            


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                                                      Monnaie de singe

     

               En ce temps-là, les parcs d’attractions étaient rares. Et comme il fallait bien distraire les enfants, nous les emmenions souvent au zoo d’Ermenonville, à une dizaine de kilomètres de chez nous. Fallait-il que nous les aimions, nos mômes, pour nous farcir une telle corvée ! Car Alex et moi détestions les zoos dont l’ambiance carcérale nous sapait le moral.

               Ce dimanche-là, tandis que Frédéric et son père traînent du côté de la fauverie, Olivier, six ans, me tire par la manche :

                — Viens, on va voir les singes !

    Des singes ? Pourquoi pas ? Eux au moins n’engendrent pas la mélancolie. D’ailleurs, on entend rire les visiteurs devant leurs grimaces, leurs cabrioles et (surtout !) leurs obscénités.

               Chose curieuse, cette foule hilare massée autour des cages, boude obstinément l’une d’entre elles, qu’occupe un chimpanzé aux mimiques pourtant rigolotes.

               — Chouette ! s’écrie Olivier, en se précipitant vers l’espace vide. Regarde, maman, ici, y a personne !

               Je le suis… et mal m’en prend, car une pluie de crachats nous accueille. Agrippé aux barreaux de sa prison, l’animal trépigne de plaisir en mollardant avec entrain tous ceux qui passent à sa portée, et ce, pour la plus grande joie des spectateurs.

               Pas la mienne, hélas, car les jets de salive gluants qui dégoulinent de mes cheveux me font frémir de dégoût.

               Les visiteurs, en revanche s’esclaffent à gorge déployée.

               Mon mari, qui a assisté de loin à la scène, les fusille des yeux :

               — Personne ne t’a mise en garde quand tu t’es approchée ? s’indigne-t-il. Quelle bande de nazes ! Je m’en vais leur dire ma façon de penser, moi, à ces sagouins !

               Le sentant hors de lui, j’essaie de calmer le jeu.

             — Arrête, Alex ! Laisse-les se marrer si ça leur chante. On s’est assez donnés en spectacle pour aujourd’hui.               

               Trop tard. Comme il fonce vers l’attroupement — au risque de se couvrir de ridicule —, un glaviot fend l’espace, qui le manque de peu mais atteint un rieur de plein fouet.

               Chacun son tour ; niqué !

     

     


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