• Grégoire

     

    Mon vieux relieur avait eu un frère, dans sa jeunesse, lequel, mort à la guerre, se prénommait Grégoire. Chaque fois qu’il l’évoquait, Louis avait les larmes aux yeux. Ce qui me poussa un jour à décider :

             — Si  c’est un garçon, nous l’appellerons Grégoire !

             Cette proposition le toucha beaucoup.

             Un que ça toucha moins, en revanche, ce fut mon père, car tout ce qui émanait du « suborneur » lui était parfaitement odieux.

             Arriva le terme de ma grossesse, ce joli mois d’avril 1965. Et, mes parents m’ayant fait accoucher sous un nom d’emprunt dans une clinique secrète, ce fut papa qui déclara son petit-fils aux autorités compétentes. Or, quel que soit le sexe de l’enfant, son prénom était déjà choisi : garçon=Grégoire, pour les raisons susdites, et fille = Frédérique comme l’héroïne de « L’Ourse aux pattons verts » de Christian  Pineau, paru chez Hachette, dans la collection rouge et or. Mon père eut-il un trou de mémoire involontaire, ou une subite poussée d’autoritarisme brouilla-t-elle ses idées ? Mystère. Toujours est-il que, par sa faute,  Grégoire devint officiellement Frédéric sur les registres de la maison communale d’Ixelles. Je n’en ressentis nulle amertume, car ce nom était celui de Chopin, pour lequel j’éprouvais une tendresse toute particulière. Quant à Claude Léveillée, chanteur québécois auquel nous devions la superbe chanson « Frédéric » qui passait en boucle à la radio, j’étais ravie qu’en quelque sorte, il soit, par le biais des ondes, le  parrain virtuel de mon petit bonhomme !  

     


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  •                                                              Corruption de fonctionnaire

     

             J’étais dans ma période « confitures », et je me disais comme ça, en mon for intérieur : «  Ce s’rait p’t’être le moyen d’apprivoiser tes éditrices et de les empêcher de nuire. » Victor Hugo m’en est témoin, la confiture, ça adoucit les mœurs. Sur le buffet du salon s’alignait une dizaine de pots de toutes les couleurs : rouge pour les fraises, jaune pour les abricots, vert pour la rhubarbe et d’un beau mauve ambré pour les quetsches et les figues.

             Comme, tel le petit chaperon rouge, j’emplissais mon panier, en vue d’une visite aux mères-grands de chez Hachette, Grasset et Flammarion, on sonna à ma porte ; c’était le loup, bien sûr. Enfin, pas tout à fait : l’employé EDF qui relevait les compteurs. Or, le mien, de compteur, était traficoté  — ce qui n’échappa pas au fonctionnaire de service sitôt qu’il eut jeté un œil sur le cadran. Son : «  Il y a un problème, ça ne tourne pas ; vous avez bloqué la molette ? » me fit courir dans le dos le frisson du criminel pris en flagrant délit.

             Je protestai énergiquement de mon innocence :

             — Moi ? Non, non, pensez-vous ! Y a des gens qui font ça ? Je ne me doutais même pas que c’était possible.

             À l’évidence, il ne me crut guère.

             — Vous risquez 5000 francs d’amende, précisa-t-il en remplissant son bordereau.

             Alors moi, le regard en coulisse :

             — Euh… vous aimez les confitures ?

             En tout fonctionnaire, un gamin sommeille. Celui-là ne fit pas exception à la règle (d’autant que ma maison sentait foutrement bon). Après avoir jeté le document compromettant, il repartit avec mes dix bocaux, en recommandant :

             — La prochaine fois, arrangez-vous pour remettre le compteur en route avant l’arrivée de mes collègues. Ils ne sont pas tous aussi cools que moi.

             Je promis, en lui souhaitant bon appétit.

     


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  •                                                    Comme un garçon (bis)

           Quand Betty avait picolé, on ne la tenait plus. Son trip, c’était de pisser dans la rue. On sortait d’un bar en plein centre de Paris ; un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, et hop ! elle s’accroupissait derrière les voitures, le jean sur les chevilles et urinait jusqu’à plus soif ; le tout accompagné d’un rire inextinguible, car elle avait le vin gai.

             — Si au moins tu portais de grandes jupes, lui répétais-je sans cesse, ce serait plus discret ; ça cacherait ton cul !

             Mais rien à faire : les jupes, elle détestait ça.

             Loin de moi l’idée de l’en blâmer, mais tout de même : quand je montais la garde, je n’étais pas tranquille. Au moindre bruit, je sursautais, scrutant l’obscurité à m’en faire péter les orbites. Et je ne vous dis pas comment je serrais les fesses. Pire que si la vessie rebelle était la mienne  !

             Cette fois-là, on s’était pintées à L’Abreuvoir, (le grand troquet de la rue Mouffetard, où ils font des Kir à se rouler par terre). Tout le monde sait que le blanc-cass, en grande quantité, c’est très diurétique. Donc, ma Betty pissait comme vache qui pleut quand soudain deux jeunes types se pointent dans le noir.

             Devant le spectacle qui s’offre à lui, le premier s’arrête net. Mais, trompé par la position de Betty (chez les mâles, quand on s’accroupit, ce n’est pas pour pisser), il ne réalise pas qu’il s’agit d’une jeune fille.

             ­ —Viens vite voir ça, Momo, crie-t-il à son copain : y a un connard qui moule un cake sur ton pare-choc.

             L’autre se précipite, prêt à en découdre, alors Betty, sans se démonter :

             — Gaffe à tes fesses, Momo, l’apostrophe-t-elle, royale. Ton pote fait pas la différence entre un derrière de fille et un derrière de mec. Je serais toi, je me méfierais.

             L’allusion ayant détourné le cours de leurs pensées,  les gars  s’éloignent derechef. Je remarque cependant que le dénommé Momo s’écarte subrepticement de son compagnon, ce qui laisse à Betty le temps de se rajuster avant de re-rentrer dans le troquet, hilare.

     

             Comme quoi, le culot, ça paye, même quand on est déculottée !

     


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  • 186. La Comtesse, Fifi et moi

     

             Du plus loin que je me souvienne, la Bibliothèque Rose a tenu dans ma vie une place de choix. Mes premières vraies jouissances de lectrice remontent aux romans de la Comtesse de Ségur, ces magnifiques ouvrages à couverture rouge, dorée au fer, que je tenais de ma grand-mère. À l'époque, ils n'étaient pas encore illustrés par Pécoud — dont les dessins très "années trente" furent, par la suite, indéfectiblement liés à l'œuvre de la Comtesse — mais enluminés de gravures vieillottes qui me transportaient. J'ai appris à lire en déchiffrant avidement Les malheurs de Sophie et Les mémoires d'un âne, ce dernier titre restant pour moi, en dépit des critiques dont il a pu être l'objet, l'un des monuments de la littérature jeunesse.

             Puis, un jour, vint Fifi Brindacier, et l'approche, à travers les mésaventures cocasses de la trublione aux nattes rousses, de l'humour, de la désinvolture, de l'impertinence et de l'insoumission. Je n'oublierai jamais mon émerveillement en découvrant, dans La princesse de Couri-coura, une héroïne fondamentalement différente de toutes celles que j'avais croisées jusqu'alors. Rompant avec la traditions bien établie des personnages-modèles que les livres pour enfants, par souci pédagogique, imposaient à leurs lecteurs, Fifi en remontrait aux adultes, vivait seule en compagnie d'un singe et d'un poney, et possédait une force surhumaine. Bref, elle ne cherchait pas à nous faire la morale mais la transgressait, au contraire. Je crois avoir appris, sous la plume d'Astrid Lindgren, le sens du mot « liberté ».

             Fifi ne m'a plus jamais quittée, depuis. Je lui dois, en grande partie du moins, ma fougue d'écrire, et nombre de mes héros portent son empreinte. Zoé-la-trouille, entre autres, qui m'a ouvert les portes de cette collection mythique…

             Paraître dans la Bibliothèque Rose était pour moi plus qu'un rêve : un  fantasme. Prendre la suite des Grands Dames qui lui ont donné son âme, son identité, et ont aidé tant de fillettes à se construire, quel privilège, quel honneur ! L'occasion m'en fut offerte il y a une vingtaine d'années, et depuis, Zoé côtoie, pour mon plus grand bonheur — et, je l'espère, celui des lecteurs d'aujourd'hui —, les Sophie, les Cadichon et les Fifi qui ont  ébloui mon enfance.

     

    (Pour plus de détails, voir le chapitre 32 du présent recueil)


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  • Valentin Letendre : le faiseur d’anges (tome 1) et Le Spectre sans yeux (tome 2)

          

            En mai 2013, à peine arrivai-je aux Imaginales d’Epinal que la bande à Bragelonne (amis et éditeurs de longue date) m’alpague pour « me faire une proposition » :  inaugurer leur nouvelle collection  fantastique pour la jeunesse. Les normes du roman sont clairement définies : il doit comporter entre deux et trois mille signes d’une fantasy de préférence historique, destinée à un lectorat de  préados. Séduite par l’idée, je bâtis un synopsis qui me semble « coller » pile poil à l’esprit de l’éditeur et s’intitule Le faiseur d’anges.

             Quelques mois passent durant lesquels je harcèle sauvagement la directrice de collection.

             — Ce récit est trop désuet : nous lui préférerions la bit-lit, bien plus contemporaine, me répond-elle.

             Rien à faire, hélas ; je repars avec mon « œuvre » sous le bras et cours la proposer aux éditions Hachette qui, bien que demandeuses, ne se montrent pas plus coopératives. Par chance, ce même jour, je rencontre Jérôme B., le fondateur des éditions Armada et nous « faisons affaire ensemble ». Ainsi retrouvai-je le plaisir de travailler avec un véritable éditeur, plus intéressé par la littérature que par le  marketing (eh oui, cela existe encore, de nos jours  !) Il me publiera coup sur coup, et avec le sourire ! les deux livres susdits, plus «  Le Petit Cirque », un épisode du cycle arthurien enluminé d’une admirable couverture de Philippe Caza

             — Mais pourquoi ne pas m’avoir prévenue plus tôt ? protestai-je haut et fort devant le stand Bragelonne. Si j’avais su ce que vous recherchiez exactement, ça m’aurait évité des mois de travail inutile. De plus, je déteste la bit-lit qui trahit le beau mythe gothique du vampire au profit de romances niaises entre collégiens américains.

             Depuis, nous travaillons ensemble Jérôme B. et moi, et j’ai enfin trouvé mon binôme éditorial. Comme quoi, la mode kitch venue d’outre-Atlantique,  même si elle pourrit l’univers littéraire, vous ouvre parfois les portes du pays des merveilles. Et ça, mes amis, ça, vous pouvez me croire, ça  n’a pas de prix !


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