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                                                     MORT AUX VACHES !

     

           —  Ils sont parmi nous ! déclare Mémé Georgette d’un ton lugubre. Et rien ne pourra les arrêter.

           Zizita fronce les sourcils.

           —  Toi, t’as regardé un épisode de ce vieux feuilleton... comment il s’appelait, déjà ? Ah oui, « Les Envahisseurs ».

           — Pas du tout : je suis allée boire de l’eau chaude chez ma voisine.

           —  De l’eau chaude ?

           — Ouais. Elle, elle appelle ça du thé blanc, mais comme ça a la couleur de l’eau, l’odeur de l’eau et le goût de l’eau, c’est forcément de l’eau, non ?

             — Quel rapport avec les envahisseurs ?

             —  Aucun. Je parlais juste de la nouvelle religion intégriste qui consiste, comme toute religion qui se respecte, à déterminer ce qui est bien ou mal et à convertir les infidèles — sur internet, entre autres— en les culpabilisant un maximum.

             —  De quoi tu parles ? De l’Islam ?

             —  Meunon, gourdasse, de la Dététique, également nommée « manger-sain », ou « bio », et dont saint Quinoa est le Prophète.

             —  ?

             — Dans cette religion, le démon, c’est les vaches. «  Tu bois du lait ? s’effare ma voisine. Mais t’es foooolle ! Ça donne le cancer. Tu manges du beurre ? De la crême fraîche ? Du yaourt ? Dépêche-toi de faire ton testament, tu n’en as plus pour très longtemps à vivre... Tu ne sais donc pas que les produits laitiers sont un poison pour l’organisme ? C’est prouvé sci-en-ti-fi-que-ment. »

             —  Tu caricatures, là ?

             —  À peine. Moi qui ai été élevée dans le catholicisme le plus effréné, je retrouve les mêmes mécanismes : tu seras puni par où tu as péché. Manger doit être un acte de survie, non un plaisir. Le plaisir, c’est maudit. Si tu consommes autre chose que des céréales complètes ou des graines germées vendues en biocop, tu t’exposes, fou que tu es, au châtiment divin.

             — Mémé, tu as bu !

             —  Et ce n’est pas tout : l’un de ces prêcheurs alimentaires vient de découvrir une recette à base d’argile verte et de plantes, pour se prémunir contre les radiations.

             —  Wouah ! Le coup de pub génial !

             —  Comme tu dis. Vu que c’est la peur de la mort qui est à la base de la Foi, il a mis dans le mille. Les adeptes vont pulluler. En fait, il se trompait, l’autre, là, Peyrefitte, quand il prophétisait : « Le vingt-et-unième siècle sera mystique ou ne sera pas ».

             — Pourquoi ?

             —  Ben c’est « Le vingt-et-unième siècle sera sain ou ne sera pas », qu’il aurait dû dire.

             —  Hé, ho, Mémé, tu nous les brises.  Patron, remets-nous ça ! Pour faire taire Mémé Georgette, rien de tel qu’un bon goulot.

      Nan, le pinard, c’est trop propret. Sers-moi plutôt un verre de lait. La boisson des rebelles...

     

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  •                                           Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny...

     

       J’eus, dans ma folle jeunesse, un petit ami qui fantasmait sur le bondage. Perso, je n’éprouvais (et n’éprouve toujours pas) la moindre attirance pour ce folklore macabre, mais étant d’une nature complaisante, je décidai un jour de combler ses désirs. J’achetai (très cher !) une guêpière en simili-cuir noir, des cuissardes, et quelques accessoires d’un goût exquis, du style fouet, menottes, collier de chien, etc. Quand je les lui montrai, il en pleura de joie. C’était un bon début.

        La suite fut moins réjouissante car, une fois déguisée, il fallut passer aux travaux pratiques. Et là... Une telle détresse me saisit devant l’image de moi que me renvoyait le miroir, que je perdis soudain toute ma motivation. Je repoussai le jeune homme, le traitai de malade, enfilai mon manteau sur ma tenue sexy et me barrai dare-dare.

        L’histoire eut pu s’arrêter là, mais ce serait compter sans le piège des sentiments. Au bout de quelques jours, ma rancœur se mua en regret. Qu’est-ce qui m’avait pris de réagir de la sorte ? Le pauvre garçon ne faisait rien de mal ; il voulait juste concrétiser ses rêves. Mettre en scène son petit théâtre intime, avec moi en vedette. C’était plutôt flatteur. Fallait-il que je sois gourde pour avoir pris la mouche !

        Bref, je décidai de rattraper le coup. Vêtue de la guêpière et des bottes à talons, je me rendis chez lui sans l’avoir prévenu. Je sonnai à la porte, et quand celle-ci s’ouvrit, j’écartai largement les pans de mon manteau en m’écriant : « Surprise ! »

        La dame, en face de moi, poussa un cri de stupeur, auquel mon « oh, pardon ! » bredouillant fit écho.

        — Si c’est pour mon fils que vous venez, il n’est pas là,  lança-t-elle d’un ton sec, en me claquant la porte au nez.

        Ce fut mon ultime tentative SM.

     

     

     


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  •                                                        Étonnant voyageur

     

           Dans les salons du livre, à force de croiser des visages connus et inconnus, on finit par tous les confondre. Qu’ils appartiennent à des lecteurs rencontrés les années précédentes (« Vous ne vous souvenez pas de moi ? En 2006, vous m’avez dédicacé votre livre X, Y, Z »), à des collègues auteurs, ou même à des célébrités du cinéma, de la télé ou de la presse, leurs traits, à la longue, s’impriment dans notre mémoire — mais pas toujours avec la bonne identité.

             Ce fut le cas, cette année-là, à Saint-Malo où, dans la navette reliant la gare au site d’ Étonnant voyageur, je me retrouvai assise en face de Louis Velle. Son physique m’était si familier (j’avais, en son temps, suivi assidument la série Les Demoiselles d’Avignon dont ma petite famille était friande),  que je crus avoir affaire à l’un de mes amis. 

             —Oh, tu es venu ! m’écriai-je, en me penchant vers lui. Quel plaisir de te revoir ! On va passer le week-end ensemble, alors ?

             Comme je me levais pour l’embrasser, son léger mouvement de recul me mit la puce à l’oreille, et je regardai sa voisine qui ne me quittait pas des yeux. C’était sa femme, Frédérique Hébrard que je reconnus instantanément. Avec un « gloups » discret, je me rassis et, jusqu’à destination, gardai obstinément le nez collé à la vitre.

     


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  •                                                                Tics d’écriture

     

             L’Année de ma sixième, on avait Ronssin  comme prof de français. Or, cette enseignante, pourtant très compétente, fut à l’origine d’une faute d’orthographe qui me poursuivit toute ma vie.

             Ce lundi-là, c’était jour de dictée.

             Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille, commença la prof en entrant dans la classe, un bouquin à la main.

             « Tu attendais le Soir, il descend, le voici.

             Une atmosphère obscure enveloppe la ville… »

             En écho, je récitai le poème à voix basse. Du Baudelaire, pensez ! Mon idole ! Je connaissais par cœur  Les Fleurs de Mal !

             Soudain, je sursautai :

             Une ambiance obscure enveloppe la ville, poursuivait Ronssin en louvoyant dans les travées.

             Je levai un doigt timide :

             — Euh… pas « ambiance », mademoiselle, « atmosphère » !  Sinon, il manque un pied.

             La prof rougit, me félicita pour mon érudition et, calmement, expliqua :

             — Anne a raison. Je ne me rappelais plus s’il fallait un ou deux « h » à « atmosphère », et dans le doute, je l’ai remplacé par un synonyme.

             Dorénavant, à chaque fois que j’écrivis le fameux mot, la voix de Mlle Ronssin me revint en mémoire et je changeai moi aussi « atmosphère » en « ambiance ».

             Ainsi chope-t-on des tics d’écriture.

            

            


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