•                                                           Mon Doudou bien-aimé

     

           S’il est une mode irritante, dans l’univers sordide de la consommation, c’est bien celle des doudous. Autant, je trouve craquant qu’un bambin s’entiche d’un vieux mouchoir, d’une couverture ou d’une peluche usée jusqu’à la corde, autant la commercialisation de ces déversoirs d’amour artificiels me semble suspecte — surtout quand les labels, rivalisant de slogans culpabilisateurs, exacerbent sans scrupule l‘hystérie parentale.

             Aussi, lorsqu’une maison d’édition bien connue, profitant de cet engouement pseudo-pédagogique, lança sur le marché un recueil intitulé  Mon doudou bien-aimé, composé d’une dizaine de textes-souvenirs d’écrivains jeunesse, eus-je, comme toujours, le réflexe de ruer dans les brancards.

     

             Ma participation à ce livre, la voici ; elle est sincère et rend hommage à  ce « doudou » qui fut l’une des plus grandes douceurs de mon enfance.

     

             Quand j’étais petite, je n’avais pas de doudou mais un oncle Doudou. Contrairement à mon père, assez docte et sévère, oncle Doudou était tout tendre, tout mou. C’était un oncle-câlin qui ne grondait jamais, racontait des histoires et savait consoler les gros chagrins chauds. En promenade, quand je traînais la patte, il me prenait sur ses épaules et là, ô merveille ! je pouvais poser ma joue sur son crâne. Le crâne d’oncle Doudou, je ne l’oublierai jamais. Il était chauve, luisant — brillant, même, quand la lumière s’y reflétait— , et si doux, si doux que je finissait immanquablement par m’endormir. Ce crâne-là, c’était mon oreiller-soleil !

             Je n’avais pas de doudou, quand j’étais petite ; qu’en aurais-je fait ?  J’avais oncle Doudou, et c’était mille fois mieux !

     

            

     

     


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  • Fumer peut nuire gravement à la santé

     

     

     

       Début 80,métro Marx Dormoy. Un jeune barbu-chevelu s’approche de moi :

     

        — T’aurais pas une cigarette ?

     

        Je secoue la tête.

     

        — Non, désolée, je ne fume pas.

     

        — Pas grave, je me contenterai d’une pipe.

     

        On était cool, en ce temps-là.

     

     

     


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  •                                               Retour à la nature

     

    Courant soixante-dix, nous décidons, Alex et moi, de tourner le dos à la civilisation. Foin du confort débilitant, il est grand temps de retrouver les « vraies valeurs » ! Avec l’aide de mes parents, nous achetons, en bordure du village de Launoy, près de Soisson, une fermette à retaper. L’endroit est idyllique (je l’ai longuement décrit dans  J’irai dormir au fond du puits ), il y a l’électricité, l’eau à la pompe, le feu dans la cheminée et un grand potager. Que souhaiter de plus pour élever notre nichée — qui ne se compose encore que de Frédéric et Olivier, onze et huit ans ?

     

        On s’arme d’une marteau, d’une truelle, de beaucoup de courage, et on dit aux garçons : « Allez courir les champs, ça vaut mieux que la télé ». Ce qu’ils s’empressent de faire, de peur, sans doute, de devoir donner un coup de main.

     

        C’est l’été, le temps est superbe, les travaux progressent lentement mais sûrement. Nos sauvageons ne réapparaissent qu’aux heures des repas ; ils sont affamés, tout bruns, en pleine forme. Rien à voir avec les gamins faméliques de la ville !

     

     

     

        — On a découvert un trésor, nous annoncent-ils un jour.

     

        Avec des mines de conspirateurs, ils nous emmènent visiter leur planque : un petit poulailler en ruine, accolé au flanc de la maison. Et là, qu’apercevons-nous, parmi les herbes folles et la fiente séchée ?

     

        Un obus.

     

        Un vrai. Un peu rouillé, certes, mais entier.

     

        Entier ?

     

        Ni une ni deux, Alex chope un gamin, moi l’autre, et nous détalons hors de portée d’une éventuelle explosion— c’est-à-dire à une bonne centaine de mètres.

     

        — Où l’avez-vous trouvé ? s’informe mon mari d’une voix cassée par l’émotion.

     

        — Dans la carrière, répond Frédéric. Les enfants d’ici font la collection. Ils disent que ça date de la guerre de 14.

     

        — Tu crois que cet engin peut encore péter ? demandai-je, en proie à un flip monstrueux.

     

        Alex m’assure que oui : ce genre d’accident arrive régulièrement.

     

        — Allez, tous en voiture, ajoute-t-il. On file à la gendarmerie ! 

     

     

     

        Nous y avons passé l’après-midi. Frédéric et Olivier, interrogés par les gendarmes, n’en menaient pas large. Finalement, un spécialiste du déminage s’est rendu sur place, et a embarqué l’obus (qui était inoffensif), de sorte qu’en fin de journée, nous avons pu rentrer chez nous.     

     

        Nos fils, impressionnés par tout ce branle-bas, nous ont juré de ne plus jamais toucher aux « bombes ».  Je ne sais pas s’ils ont tenu parole, mais en tout cas, ils sont toujours là !

     

     

     

       Courant soixante-dix, nous décidons, Alex et moi, de tourner le dos à la civilisation. Foin du confort débilitant, il est grand temps de retrouver les « vraies valeurs » ! Avec l’aide de mes parents, nous achetons, en bordure du village de Launoy, près de Soisson, une fermette à retaper. L’endroit est idyllique (je l’ai longuement décrit dans  J’irai dormir au fond du puits ), il y a l’électricité, l’eau à la pompe, le feu dans la cheminée et un grand potager. Que souhaiter de plus pour élever notre nichée — qui ne se compose encore que de Frédéric et Olivier, onze et huit ans ?

               On s’arme d’une marteau, d’une truelle, de beaucoup de courage, et on dit aux garçons : « Allez courir les    champs, ça vaut mieux que la télé ». Ce qu’ils s’empressent de faire, de peur, sans doute, de devoir donner   un coup de main.

       

     

        C’est l’été, le temps est superbe, les travaux progressent lentement mais sûrement. Nos sauvageons ne réapparaissent qu’aux heures des repas ; ils sont affamés, tout bruns, en pleine forme. Rien à voir avec les gamins faméliques de la ville !

     

     

     

        — On a découvert un trésor, nous annoncent-ils un jour.

     

        Avec des mines de conspirateurs, ils nous emmènent visiter leur planque : un petit poulailler en ruine, accolé au flanc de la maison. Et là, qu’apercevons-nous, parmi les herbes folles et la fiente séchée ?

     

        Un obus.

     

        Un vrai. Un peu rouillé, certes, mais entier.

     

        Entier ?

     

        Ni une ni deux, Alex chope un gamin, moi l’autre, et nous détalons hors de portée d’une éventuelle explosion— c’est-à-dire à une bonne centaine de mètres.

     

        — Où l’avez-vous trouvé ? s’informe mon mari d’une voix cassée par l’émotion.

     

        — Dans la carrière, répond Frédéric. Les enfants d’ici font la collection. Ils disent que ça date de la guerre de 14.

     

        — Tu crois que cet engin peut encore péter ? demandai-je, en proie à un flip monstrueux.

     

        Alex m’assure que oui : ce genre d’accident arrive régulièrement.

     

        — Allez, tous en voiture, ajoute-t-il. On file à la gendarmerie ! 

     

     

     

        Nous y avons passé l’après-midi. Frédéric et Olivier, interrogés par les gendarmes, n’en menaient pas large. Finalement, un spécialiste du déminage s’est rendu sur place, et a embarqué l’obus (qui était inoffensif), de sorte qu’en fin de journée, nous avons pu rentrer chez nous.     

     

        Nos fils, impressionnés par tout ce branle-bas, nous ont juré de ne plus jamais toucher aux « bombes ».  Je ne sais pas s’ils ont tenu parole, mais en tout cas, ils sont toujours là !

     

     

     


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  •                                                                      Crème brûlée

     

        En 1996, La vie à reculons obtient simultanément le grand prix de Rennes, de Vannes et de Redon. Je suis donc invitée dans ces trois villes de Bretagne, à des dates différentes, pour y recevoir ma récompense. Or, si cette cérémonie se déroule sans encombre à Rennes et à Redon, il n’en est pas de même pour  Vannes, où je m’illustre par une bourde retentissante.

        La bibliothécaire municipale, que je connais déjà pour l’avoir rencontrée sur un salon du livre, vient m’accueillir à la gare.

        — La remise du prix n’a lieu qu’à quatorze heures, m’annonce-t-elle. Nous aurons tout le temps de déjeuner avant. Je vais vous emmener dans un petit resto dont vous me direz des nouvelles.

        L’endroit est plaisant, en effet, et la carte alléchante — bien qu’au-dessus de mes moyens. Me voyant hésiter, mon accompagnatrice précise :

        — Évidemment, vous êtes notre invitée !

        Soulagée, je passe ma commande sans regarder les prix. Plats copieux, bon vin, excellents fromages, et pour finir, une crème brûlée à se rouler par terre. C’est elle, je crois, la goutte qui fait déborder le vase — car j’ai le foie sensible et suis peu habituée à bâfrer de la sorte. À peine sortie du restaurant, je commence à me sentir mal. Sueurs froides, vertiges, nausées, voile noir devant les yeux...

        Bien que je lutte de toutes mes forces contre le malaise (on a sa dignité, tout de même !), arrivée devant l’hôtel de ville, mes jambes ne me portent plus. Au grand dam de la dame, je m’effondre sur les marches en avouant dans un souffle : « Ça ne va pas très bien ». Affolement général. On m’entoure, on m’apporte un verre d’eau, on m’évente ; rien n’y fait. Pendant ce temps-là, un flot incessant de collégiens, profs de français en tête, défilent à mes côtés. Et je les entends chuchoter : « C’est l’écrivain, tu crois ? » « Qu’est-ce qu’elle a ? » « Elle est évanouie ? »

        Un long moment passe. La salle est archi-comble ; le maire s’impatiente. Les organisateurs, de plus en plus fébriles, font la navette entre la bibliothécaire, qui se lamente près de moi, et les instances officielles. Par ma faute, le bel hommage rendu à la littérature, qu’ils préparent activement depuis des mois, est en passe de tourner court...

        Pétrie de culpabilité, je parviens enfin à me lever et, en titubant, pénètre dans la salle sous les applaudissements. Le maire qui, pour tromper l’attente, remerciait au micro les différents sponsors de l’événement — Conseil général, Préfecture, Rectorat du Morbihan, Banque Populaire, etc — s’interrompt et me présente un fauteuil où je m’affale. J’écoute la suite dans un demi-coma, incapable de réagir, alors qu’on attend de moi un petit discours de circonstance (que, par ailleurs, j’ai préparé).

        ­— Notre lauréate est terrassée par l’émotion, remarque le maire, histoire d’alléger l’atmosphère.

        — Par le pinard, oui ! lance une voix dans l’assistance.

        Les rires qui ont suivi, même si je vis centenaire, je ne les oublierai pas.

     

     

     


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  •                                                                 Dodo l’enfant do

     

     

     

             Tante Irma possédait une crèche qui me faisait saliver de convoitise. On ne la sortait qu’à Noël, bien sûr. Le reste de l’année, ses merveilleux personnages de porcelaine étaient conservés au grenier dans un carton garni de paille ; carton qu’il m’arrivait parfois d’ouvrir pour en inspecter le contenu d’un œil curieux.

     

    Ce fut au cours de ces manœuvres illicites que je fis tomber le petit Jésus (un bébé grandeur nature, aux longs cils et aux cheveux frisés, vêtu d’une tunique blanche et coiffé d’une auréole d’or.

     

             — Oooh ! s’effara tante Irma, accourue au bruit. Qu’as-tu fait, vilaine fille ?

     

             Alors moi, candide :

     

             — Ce n’est pas ma faute, c’est Jésus qui a changé de position en dormant. Regarde, il a la tête posée sur l’épaule, maintenant. C’est pas mignon ?

     

             Ça l’était, force fut à tante Irma de le reconnaître.

     

             —Tu es une petite maman modèle, assura-t-elle, ravie.

     


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