•                                                     Monsieur Garabédian (bis)

     

           Je me mis donc illico en quête d’une nounou et la trouvai sans peine. Il s’agissait de Naïma, ma voisine d’en face, un jeune femme joviale que je connaissais de vue, car elle était toujours accompagnée d’un nain qui, lui-même ne se déplaçait jamais sans son oud* (dont il jouait à tout propos — et à ravir).

             — Je vous présente mon fils Sami, me dit-elle aussitôt que nous nous fûmes mises d’accord. J’espère que Frédéric n’aura pas peur de lui.

             Peur ? Frédéric ? Je faillis lui rire au nez.

             Rassurée par ma réaction, , elle s’abandonna au jeu des confidences.

             — Son apparence rebute certaines personnes, m’expliqua-t-elle ; on l’assimile un peu à un djinn malfaisant. Mais ce n’est pas sa faute, ia haram, c’est la mienne : si je n’avais pas demandé à la rebouteuse de le faire passer… Avec toutes ses potions, elle m’a pourri le ventre et voilà le résultat.  Ah, celle-là, si un jour je la retrouve, je lui crèverai les yeux !

             Je n’osai pas lui répondre que, le nanisme étant génétique, cette tentative d’avortement ne pouvait en être la cause, mais je me promis de le faire un jour.

             — En attendant, Sami a bien du talent, me contentai-je de remarquer. Et Frédéric est fasciné par sa musique.

             C’était la vérité vraie : mon petit garnement, si remuant d’habitude, écoutait, bouche bée les accords de l’instrument. Et il ne pensait même pas à faire des bêtises !

             Dès lors, Sami et lui devinrent inséparable. « Ami » était le premier nom qu’il prononçait en s’éveillant, et, chaque matin, il n’avait qu’une hâte : courir chez la voisine retrouver son copain qui, bien qu’adolescent, lui rendait la pareille.

             Il fallait les voir se précipiter l’un vers l’autre dès que je partais travailler, l’un traînant son oud, l’autre le sac plastique contenant ses langes propres et son biberon d’eau. Main dans la main, ils traversaient la ruelle entre nos deux maisons, puis s’asseyaient par terre et, tandis que Frédéric faisait rouler, vroum, vroum, ses petites autos, « Ami » l’accompagnait d’un de ces chants nostalgiques dont les Arabes ont le secret.

             Ce fut pour eux deux une période heureuse. Pour Naïma aussi,  qui, non seulement voyait s’épanouir son fils, mais tirait de l’affaire un gentil revenu.

             Le miracle Garabédian avait encore frappé.

     

                                       * oud = sorte de mandoline traditionnelle

                                       * Ia haram : Le pauvre

     


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  •                                                          Monsieur Garabédian

            

             Le directeur de l’agence de publicité Réclama était ce qu’on appelle communément « une crème ». Un quinquagénaire arménien au sourire paternel qui chouchoutait ses employés  — dont j’avais le privilège de faire partie. Avertie par un ami commun qu’un poste de graphiste venait de se libérer, je m’étais présentée à l’entretien d’embauche avec mon bébé d’un an sur les bras. Ça aurait rebuté n’importe quel patron ; pas lui. Il fit guili-guili à Frédéric, Frédéric éclata de rire, et ils devinrent les meilleurs amis du monde.

             Un mois plus tard, quand je touchai mon premier salaire, il comportait une prime «  jouet »  qui me toucha au-delà de tout.

             Réclama, dès lors, devint le royaume d’un petit prince turbulent qui l’emplit sans scrupule de son encombrante présence. Le personnel était à son service, les locaux à sa disposition. Ses langes séchaient sur le balcon, et il n’était pas rare de le voir débouler, à quatre pattes et le cul nu, dans le bureau du directeur, tandis que ce dernier recevait un client.

             Jamais monsieur Garabédian n’eut un mot malheureux ou un geste d’agacement quand le trublion rampant l’interrompait au beau milieu d’une transaction, ou grimpait sur ses genoux lorsqu’il était en conférence. A tel point qu’inconsciente comme on l’est à vingt ans, je ne songeais même pas à intervenir pour empêcher mon fils de semer la zizanie.

             Bref, tout baignait, jusqu’à ce fameux vendredi d’avril où ma collègue, une brunette du nom de Mariza, me recommanda, à peine arrivée :

             — Ne laisse pas sortir Frédéric de ton bureau, aujourd’hui !

             — Pourquoi ?

             — La femme du patron vient de rentrer de Paris et elle n’est pas commode.

             — Ah ? Tu crois que mon fils risque de la déranger ?

             — Je ne le crois pas, j’en suis sûre. Elle déteste les enfants.

              Prudente, je me conformai à ses sages directives et m’enfermai à clé,  avec Fred qui crapahutait à mes pieds tandis que je rédigeais les annonces-presse du jour.

             J’étais si absorbée que je ne fis pas gaffe quand il commença à puer. Puis l’atmosphère devint irrespirable et force me fut de me résigner à le changer. Périlleuse entreprise : l’époque n’était pas encore aux couches jetables ni aux lingettes nettoyantes ! Après un récurage plus qu’approximatif,  j’abandonnai le  chieur dans mon bureau désert pour courir aux toilettes rincer son lange souillé. Mais, dans ma hâte, plutôt que d’en secouer le contenu sur les WC, j’utilisai le lavabo — ce qui boucha le siphon

             Quelques instants plus tard, un hurlement aigu ébranlait l’immeuble.

             ­­— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Toufiiiik ! Toufiiiiik !

             — Oui, habibté *? fit la douce voix de monsieur Garabédian.

             — Le lavabo est plein de merde, et quand j’ai ouvert l’eau, ça a jailli de partout. Regarde, j’en ai plein les mains et le visage ! 

             La suite du dialogue me parvint via la porte — à laquelle j’avais collé mon oreille —, et elle valait son pesant d’or. Inutile de préciser que j’étais morte de honte…

             Une heure plus tard, débarrassé de sa moitié écumante, le patron me convoquait .

             — Ça va être ma fête, flippais-je en pénétrant dans l’antre directorial.

             Je me trompais ; il m’accueillit aimablement, comme toujours, mais avec une question :

             — Combien coûte une nounou ?

             — Cinq livres par jour, je crois.

             — Eh bien, prenez-en une pour le petit bonhomme, c’est moi qui paye.

             Une crème, je vous dis ; et du premier choix !

     

                                                            * habibté : chérie


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  •                                                                       Angoulême

     

     

            Nous nous étions connus au salon de la bande dessinée de Clichy dont il était le fondateur. Il s’appelait Esteban et ressemblait trait pour trait au Maxime Le Forestier de l’époque ; celui de La Maison bleue, voyez ?

            Or, un beau matin, le voilà qui m’appelle.

             — La ville d’Angoulême veut organiser un festival annuel dans le même esprit que le nôtre, m’annonce-t-il. On m’a proposé de m’en charger, mais j’ai besoin d’une assistante. Toi qui connais tout le monde dans le milieu de la BD, ça ne t’intéresserait pas ?

            Et comment, que ça m’intéresserait ! Un job peinard, qui mettrait du beurre dans les épinards, et surtout me donnerait le sentiment d’exister. Sortir de mon ghetto d’épouse et de mère, jouer un rôle actif dans la grande aventure du « neuvième art »* alors en plein essor, je ne demande que ça…

            — J’en parle à mon mari et je te donne ma réponse.

             Hélas, Alex n’est pas d’accord, pas d’accord du tout.

            — Ce type te drague, c’est visible à l’œil nu, déclare-il, péremptoire. Tout ce qu’il cherche, c’est à te mettre dans son lit.

             J’ai beau protester que bon, il se pourrait peut-être, sait-on jamais, qu’on s’intéresse à moi pour autre chose que mon cul ( mon sens de l’organisation, genre, ou des relations publiques — ou même mon carnet d’adresses, pourquoi pas ?) Mais quoi que je dise ou fasse, Alex n’en démord pas. D’autant qu’Angoulême est à six cents bornes de Paris, et…

            — Tu te vois aller là-bas pour un oui pour un non ? Qui c’est qui s’occupera des gosses en ton absence, hein ?

            — Ben, toi.

            — Et mon boulot, il se fera tout seul ?

            — Et le mien ?

             — Pfff, l’organisation d’un petit salon de rien du tout, tu appelles ça du boulot ?

             Bref, de fil en aiguille, le ton monte, l’énervement aussi,  et, comme d’hab’, je finis par céder. Les bras de fer, je suis pas taillée pour.

             De guerre lasse (mais la rage au cœur), je téléphone à Esteban pour lui faire part de ma  (!) décision, mais, quand je demande à lui parler, la standardiste m’annonce :

             —Il est décédé hier d’un accident de voiture.

            Voilà qui met un terme à notre différend.

     

            Quarante-cinq ans plus tard, le Festival d’Angoulême reste la référence internationale en matière de BD.

     

            

                                       * neuvième art = Bande dessinée

     

     


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  •                                    Comment j’ai failli rentrer au couvent

           Il y avait des années que Sylvain fantasmait dessus. Un cloître médiéval sis au cœur du village et sommairement restauré, un demi-siècle auparavant, par d’anciens babas-cools canadiens. Hauts murs dominant les remparts, vastes pièces donnant sur un jardin clos, ouvertures en ogive, plafonds voûtés, tout y était. Mais inchauffable, le bousin. Inhabitable. Aménagé en dépit du bon sens. Ses proprios, d’ailleurs n’y venaient que l’été, quand l’ombre glacée des murailles centenaires rendait supportable la température extérieure.

             Et puis un beau jour, tatatam ! 

             — Le couvent est en vente, m’annonce Sylvain d’un air triomphant. Je viens d’en parler avec les Canadiens. Ils sont trop vieux pour conserver cette résidence secondaire qui leur coûte une blinde et se détériore au fil du temps. On l’achète ?

             — Euh… Ils en veulent combien ?

             Effarouché par son énormité, il énonce le chiffre à voix basse. Même en revendant notre propre maison — qui, elle, est confortable, et fort belle de surcroît — on n’arrive pas à la moitié de la somme.

             — Sans compter les travaux qui doublent la mise de fond, ajoute Sylvain, avec une honnêteté dont je lui sais gré.

             Ma réaction est immédiate.

             — Laisse tomber !

             Mais c’est mal le connaître. Il a déjà tracé des plans sur la comète, repensé l’espace, modifié les volumes, abattu des parois, agrandi des portes, percé des fenêtres…Bref, le processus du rêve est enclenché à fond.

             La restauration, c’est son trip, à Sylvain. Réinventer un bâtiment de fond en comble, créer dans un lieu  à l’abandon (ou presque) toute une logique de vie ; lui redonner une âme à la force des poignets… Un vrai bâtisseur de cathédrales, cet homme-là !

             Très vite, le couvent devient le centre de ses préoccupations. Armé d’un double décimètre, d’un fil à plomb et d’un cahier millimétré, il y passe la majeure partie de ses journées…  et de ses nuits, à en juger par la flopée de croquis qui jonchent le lit, au réveil.

             Entre-temps, je suis allée présenter le projet à mon banquier qui, l’estimant utopique, me le déconseille vivement, ce qui me ramène à la case départ. Case qui pourrait se résumer en une seule phrase : « Si tu te laisses entraîner dans cette galère, ma pauvre fille, tu es foutue ! »

             Hélas, j’ai un défaut : je suis incapable de m’opposer aux désirs de ceux que j’aime. D’autant que l’enthousiasme de Sylvain est contagieux. Ce couvent, finalement, me tente, moi aussi, même si je dois m’endetter jusqu’à la fin de mes jours. Après tout, je n’en suis pas à un coup de folie près…

             Les Canadiens, nous sentant faiblir, en rajoutent une louche.

             ­ — Ce serait l’ idéal pour une grande famille comme la vôtre, argumentent-ils.

             Ah, c’est vrai que je les imagine bien, enfants, petits-enfants, mes frères, les sœurs de Sylvain, nos ex, les copains, cohabitant tous dans ce lieu mythique, pour d’inoubliables vacances !

             Bref, quand les Canadiens nous annoncent, un matin :«  Nous rentrons en Ontario la semaine prochaine, mais auparavant, nous avons pris rendez-vous avec un notaire pour le sous-seing privé », nous ne protestons guère. Nous sommes archi-mûrs pour la grosse bêtise.

             Par bonheur, il existe un dieu pour les inconscients. Car, du fait d’un retard administratif, la formalité tant souhaitée par nos vendeurs ne peut avoir lieu, et ils repartent chez eux sans le précieux document.

             —  Pouvez-vous nous laisser la clé afin que nous fassions faire le devis des travaux ?  s’enquiert Sylvain en les conduisant à l’aéroport.

             A sa grande surprise, il se heurte à un refus péremptoire.

             Cependant, dans les heures qui suivent, nous nous apercevons que de nombreuses personnes la possèdent, cette clé. Tous les anglophones du village, en fait. Et leurs constantes intrusions dans ce que, d’ores et déjà, nous considérions comme notre « chez nous », commencent sérieusement à nous gonfler. On se sent, comment dire ? dépossédés de nos chimères. Spoliés, éjectés, vexés, roulés dans la farine. Du coup — et heureusement ! — notre engouement retombe. Les aspects négatifs de l’opération nous apparaissent ; on ne voit plus qu’eux. De sorte que c’est avec un soulagement intense que j’envoie un mail aux vendeurs pour leur signifier notre désistement.

             Cinq ans plus tard, à leur grand dam, le couvent n’est toujours pas vendu. Tant pis pour eux : quand on tient des gogos, on les chouchoute, on les dorlote, on se les garde bien au chaud, et surtout, surtout, on évite de les faire fuir avec des camouflets.

             Pas psychologues pour un rond, ces Canadiens !

     

     


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  •                                                                          

                                       Mini-jupe 

     

            

     Mon frère m’avait prévenue, quand je suis partie au Liban :

              — Tu vas dans un pays où les hommes sont en manque, alors évite toute provocation vestimentaire. C‘est une question de respect. Inutile de titiller des frustrations sociales qui ne demandent qu’à s’exprimer et te mettraient dans l’embarras. Les décolletés profonds, les mini-jupes, les jean’s moulants, les chemisiers transparents ; oublie !

               Bien que la mode soit aux tenues affriolantes, je me conformai à ces conseils que j’estimais sages, et n’emportai dans mes valises que des robes couvrant les genoux.

    Sauf une jupette à pois, cadeau d’anniversaire de ma meilleure amie. Une mini ras-le-bonbon comme on disait alors, qui mettait en valeur mes cuisses maigrelettes et mon p’tit popotin d’à peine dix-huit ans.

             «  Tu la porteras sur la plage », me disais-je, en guise d’alibi — ce que je ne fis jamais. De sorte qu’elle resta pliée dans mon armoire, d’où Joumana, la cousine d’Alex, finit un jour par l’extirper.

    — Oh, elle est trop mignonne ! Tu me la prêtes ? s’écria-t-elle.

    Je fis mieux : je la lui offris, en précisant :

    — Je ne la mets plus. Pour une mère de famille, ce n’est vraiment pas pratique : sitôt que je me baisse, on voit ma culotte.

    ­— On peut voir la mienne, ça ne me dérange pas, répondit Joumana.

    Je ne lui rappelai pas les mises-en-garde de mon frère : elle était née ici et n’avait nul besoin de mes conseils. Une étrangère n’allait pas lui apprendre à  vivre chez elle, quand même !

                L’incident eut lieu dans l’après-midi. Nous attendions quelqu’un à l’aéroport de Beyrouth. Penchée sur la rambarde de l’aire d’embarquement, Joumana exhibait gentiment son derrière quand un voyageur se rua sur elle. La braguette collée au slip de dentelle, — et en dépit des hurlements de sa victime — il se livra sur elle à des voies de fait que nous eûmes toutes les peines du monde à interrompre. Quelques bras musclés l’ayant arraché prématurément à l’extase, le malotru se retrouva au poste, tandis que Joumana me lançait, furibonde :

    — C’est ta faute tout ça, avec tes fringues de merde ! Vous êtes bien toutes des charmoutas*, vous les Françaises !

     

     

    * charmouta = putain

     

     


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