•                                                   Corruption de fonctionnaire

     

             J’étais dans ma période « confitures », et je me disais comme ça, en mon for intérieur : «  Ce s’rait p’t’être le moyen d’apprivoiser tes éditrices et de les empêcher de nuire. » Victor Hugo m’en est témoin, la confiture, ça adoucit les mœurs. Sur le buffet du salon s’alignait une dizaine de pots de toutes les couleurs : rouge pour les fraises, jaune pour les abricots, vert pour la rhubarbe et d’un beau mauve ambré pour les quetsches et les figues.

             Comme, tel le petit chaperon rouge, j’emplissais mon panier, en vue d’une visite aux mères-grands de chez Hachette, Grasset et Flammarion, on sonna à ma porte ; c’était le loup, bien sûr. Enfin, pas tout à fait : l’employé EDF qui relevait les compteurs. Or, le mien, de compteur, était traficoté  — ce qui n’échappa pas au fonctionnaire de service sitôt qu’il eut jeté un œil sur le cadran. Son : «  Il y a un problème, ça ne tourne pas ; vous avez bloqué la molette ? » me fit courir dans le dos le frisson du criminel pris en flagrant délit.

             Je protestai énergiquement de mon innocence :

             — Moi ? Non, non, pensez-vous ! Y a des gens qui font ça ? Je ne me doutais même pas que c’était possible.

             À l’évidence, il ne me crut guère.

             — Vous risquez 5000 francs d’amende, précisa-t-il en remplissant son bordereau.

             Alors moi, le regard en coulisse :

             — Euh… vous aimez les confitures ?

             En tout fonctionnaire, un gamin sommeille. Celui-là ne fit pas exception à la règle (d’autant que ma maison sentait foutrement bon). Après avoir jeté le document compromettant, il repartit avec mes dix bocaux, en recommandant :

             — La prochaine fois, arrangez-vous pour remettre le compteur en route avant l’arrivée de mes collègues. Ils ne sont pas tous aussi cools que moi.

             Je promis, en lui souhaitant bon appétit.

     


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  •                                                   Comme un garçon (bis)

     

           Quand Betty avait picolé, on ne la tenait plus. Son trip, c’était de pisser dans la rue. On sortait d’un bar en plein centre de Paris ; un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, et hop ! elle s’accroupissait derrière les voitures, le jean sur les chevilles et urinait jusqu’à plus soif ; le tout accompagné d’un rire inextinguible, car elle avait le vin gai.

             — Si au moins tu portais de grandes jupes, lui répétais-je sans cesse, ce serait plus discret ; ça cacherait ton cul !

             Mais rien à faire : les jupes, elle détestait ça.

             Loin de moi l’idée de l’en blâmer, mais tout de même : quand je montais la garde, je n’étais pas tranquille. Au moindre bruit, je sursautais, scrutant l’obscurité à m’en faire péter les orbites. Et je ne vous dis pas comment je serrais les fesses. Pire que si la vessie rebelle était la mienne  !

             Cette fois-là, on s’était pintées à L’Abreuvoir, (le grand troquet de la rue Mouffetard, où ils font des Kir à se rouler par terre). Tout le monde sait que le blanc-cass, en grande quantité, c’est très diurétique. Donc, ma Betty pissait comme vache qui pleut quand soudain deux jeunes types se pointent dans le noir.

             Devant le spectacle qui s’offre à lui, le premier s’arrête net. Mais, trompé par la position de Betty (chez les mâles, quand on s’accroupit, ce n’est pas pour pisser), il ne réalise pas qu’il s’agit d’une jeune fille.

             ­ —Viens vite voir ça, Momo, crie-t-il à son copain : y a un connard qui moule un cake sur ton pare-choc.

             L’autre se précipite, prêt à en découdre, alors Betty, sans se démonter :

             — Gaffe à tes fesses, Momo, l’apostrophe-t-elle, royale. Ton pote fait pas la différence entre un derrière de fille et un derrière de mec. Je serais toi, je me méfierais.

             L’allusion ayant détourné le cours de leurs pensées,  les gars  s’éloignent derechef. Je remarque cependant que le dénommé Momo s’écarte subrepticement de son compagnon, ce qui laisse à Betty le temps de se rajuster avant de re-rentrer dans le troquet, hilare.

     

             Comme quoi, le culot, ça paye, même quand on est déculottée !

     


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  •                                                            Comme un garçon

     

             — Maman, je peux aller au cinéma avec Francette ?

             —Sans un adulte pour vous accompagner ? Pas question !

             — Mais mes frères ont le droit, eux !

             — Ce n’est pas pareil : ce sont des garçons.

             Grand classique du genre, m’objecterez-vous. Le problème, c’est que cet argument, ma mère me le ressortait à tout propos. Il lui servait d’alibi pour restreindre sans scrupules le peu de liberté que j’essayais de conquérir. Sortir le soir ? Ah non non non (mais mes frère ? … Eux, ce sont des garçons.) Organiser une ‘tite surprise-party à la maison ? Ah non, non, non (mais mes frères ? etc.) Aller voir une exposition un concert, une pièce de théâtre ? Ah non, non, non. En gros, à part faire la vaisselle, éplucher les patates et jouer à la poupée, tout m’était interdit sous le fallacieux prétexte que je portais une robe et des nattes dans le dos. Si bien qu’un jour…

             — Tiens, coupe ! dis-je à Francette, en lui tendant une paire de ciseaux.
             Elle ouvrit des yeux ronds.

             — Tout ?

             — À ras.

             Elle commença par refuser, mais j’insistai tellement qu’à la longue, elle céda, et snip-snap, les doubles lames entrèrent en danse. J’en sortis aussi déplumée qu’une pelle à tarte (selon l’expression imagée de ma mère). Ça tombait plutôt bien : mon modèle du moment était Gelsomina* et, hormis le fait qu’elle était blonde et moi brunette, nos coiffures se ressemblaient mèche pour mèche.

             Tandis que, toute contente, je contemplais dans la glace ma chevelure hirsute, ma cousine déballa la  « surprise » qu’elle m’avait apportée : un pantalon trop petit pour elle, que je passai aussitôt. Wahou, la métamorphose ! J’avais l’air presque aussi virile que mes deux frangins.

             À la vue de mon nouveau look, mes parents faillirent tourner de l’œil. Ah, ça, pour hurler, ça hurla, surtout maman !

             — Non mais, regarde-moi ce garçon manqué, disait-elle à mon père. Quelle allure ! Elle qui était si jolie en petite écolière…

             Et moi, du tac au tac :

             — Puisque j’ai l’air d’un garçon,  je peux aller au cinoche ?

             Hélas, ma mère avait réponse à tout :

             — Tu ne bougeras pas d’ici tant que tes cheveux n’auront pas repoussé, trancha-t-elle. Avec ta tête de zazou, j’aurais trop honte de toi devant les voisins.

             Caramba ! Encore raté !

     

                      * Héroïne du film de Fellini « La Strada »

     


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  •                                                                         Autodafé

              

         La femme de mon frère aîné, qui n’avait même jamais ouvert  un livre, détestait d’emblée tout ce que j’écrivais. Malgré cela, lorsque parut  Et Rose elle a vécu, je lui en envoyai un exemplaire, qu’elle fit disparaître aussitôt afin qu’il ne « contamine » pas sa descendance ( elle craignait mon influence, au point d’interdire à ses trois enfants de fréquenter les miens.)

             Personne ne le lut donc, durant  plusieurs années — sauf elle, en diagonale, histoire de mesurer l’ampleur du péril. Ce survol me valut d’ailleurs une diatribe qui me laissa sans voix, et d’où il ressortait que ,mes cochoncetés salissaient notre nom (!) La honte qui retombait sur toute la famille l’affectait donc personnellement et légitimait sa colère.

             Puis, les années passant, les six cousins se rapprochèrent les uns des autres, de sorte qu’à l’adolescence, ils se fréquentaient assidûment. D’autant qu’ils présentaient des aptitudes communes : Karine, dessinait, tout comme Mélanie, Olivier et Marie-Dominique ne juraient que par le théâtre, et Frank partageait avec Fred l’amour  des vieilles voitures.

             Or, un jour, Frank, âgé d’une quinzaine d’années, avisa, dans ma bibliothèque, la tranche d’un livre.

             — Oh ! s’exclama-t-il, le bouquin défendu  ! Je l’avais oublié, çui-là !

             Et de m’expliquer qu’ayant relégué l’ouvrage dans un placard, sa mère le gardait soigneusement sous clé.

             — Et tu acceptes ça  ? m’étonnai-je. C’est de la dictature !

             Il haussa les épaules :

             ­ — Bof, tu la connais, hein ! Si je passais outre, je l’aurais sur le dos jusqu’à la saint-Glinglin. Ma curiosité ne va pas jusque là.

             Bien que sa réflexion ne fût pas très flatteuse, je pris le bouquin et le lui tendis.

             — Tu le veux ?

             Il remercia, le fourra dans sa poche et s’en fut.

             Trois jours plus tard, il me téléphonait.

             — J’ai terminé Et Rose elle a vécu, et, franchement, c’est pas terrible. Quelque part, je comprends la réaction de maman. Tous ces mots d’argot, ces termes orduriers… À croire que tu l’as fait exprès pour la choquer !

             Je poussai un soupir de lassitude. Mal barré, le petit neveu. Les chiens n’engendrent pas des chats, comme on dit.

     

     


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  •                                           L’insondable profondeur des ressources humaines

     

             Les Grands moments de solitude ont  pour point de départ une rubrique de Fred Neidhardt  intitulée Les boules de ma vie, parue brièvement dans la revue Psikopat. L’auteur y présentait, sous forme d’interviews imaginaires, des gaffes hilarantes  qui durent éveiller maints souvenirs de honte dans la mémoire de ses lecteurs. La mienne en faisait partie, saturée qu’elle était de toutes les bourdes, boulettes, bévues, et balourdises commises durant mes quatre décennies d’existence. J’entrepris donc de les raconter sous le titre générique de Moments atroces, et, quand s’arrêtèrent Les boules de ma vie, mes anecdotes perso prirent la relève. Elles suscitèrent une telle émulation que j’eus envie d’en faire un recueil. Si tout le monde s’y mettait, autant en profiter ! Nous avions là une source intarissable de témoignages, à la fois drôles, originaux et authentiques ; y avait qu’à se baisser pour les ramasser.

             Que je croyais. 

             Hélas,  je me trompais. Car une fois épuisé le répertoire classique (du genre :  le lecteur de journal qui fonce dans le réverbère ou le mari trompé qui rentre à l’improviste),  le flux s’arrêta de lui-même. Devant la pénurie de récits spontanés, je me tournai vers les professionnels. Mais, hélas, peu d’entre eux se montrèrent intéressés.  Les rares textes que je reçus ne suffisant pas à remplir un livre, force me fut d’y inclure mes propres souvenirs, ce qui en dénatura l’esprit communautaire.

             L’éditeur auquel, dès sa conception,  j’avais soumis le projet, ne s’y trompa guère.

             ­— Pourquoi ne renonces-tu pas au concept de collectif  ? me demanda-t-il. Ton bouquin, écris-le toute seule !

             — Et où veux-tu que j’aille chercher la matière ? Je n’ai pas trois cents pages de conneries à mon actif ! 

             — Bien sûr que si :  tu en as déjà raconté une bonne cinquantaine, et vu comme t’es partie, ça ne cessera pas de sitôt !

             Il avait raison, ça ne cessa pas. L’insondable profondeur des ressources humaines donne le vertige.

     


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