•                    Mon cancer s’appelle Guillaume

     

    Le jour où un médecin me parla de mon « gliome » ­, je compris « Guillaume » et lui fis répéter. La tumeur qui croissait dans ma tête avait donc un nom… Du coup, je  pris l’habitude de lui parler, non comme à un parasite anonyme, mais à un être issu de ma chair — voire de mon imagination — qui se nourrissait de ma substance  au même titre qu’un fœtus ou un ver solitaire. Parfois, je le menaçais mentalement : « Tiens-toi tranquille, Guillaume,  sinon je te coupe les vivres ! » Ou je tentais de l’amadouer : «  Allez, sois sympa, reste dans ton coin et fais-toi oublier ! »

             J’avais, bien entendu, vu Le Bruit des glaçons  de Bertrand Blier, ce pur chef d’œuvre d’humour noir, où Albert Dupontel sonne à la porte de Jean Dujardin pour lui annoncer avec un grand sourire : « Bonjour, je suis votre cancer !  À partir de maintenant, je ne vous quitte plus. » Cette approche décalée m’avait enthousiasmée, bien avant que je ne me sente moi-même concernée.

             Par la suite, je revis le film à plusieurs reprises, et toujours avec autant de plaisir, jusqu’au jour où, en plein après-midi, mon téléphone sonna…

             — Allo, c’est Guillaume, fit une voix primesautière que, dans un premier temps, je n’identifiai pas.

             Le souffle coupé par la surprise, je bredouillai :

    — Qui… qui ça ?

             Il s’agissait, en fait, d’un vieux copain perdu de vue depuis des années, qui avait retrouvé ma trace par Internet.

             — Non mais ça va pas, de me faire des peurs pareilles ? soufflai-je, hors de moi.

             Ma réaction le désarçonna.

             Mais bon, c’était sa faute, aussi. Il n’aurait pas pu s’appeler Philippe ou Jean-Pierre, comme tout le monde ?

            

            


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  •                                        Sur la plage, abandonnée

     

             J’avais quel âge ? Allez, quatre ans, au maximum. Nous étions en vacances à Lombardsijde, au bord de la Mer du Nord. Le soleil tapait dur sur le parasol familial. Maman tricotait, papa lisait, et moi, je transpirais à grosses gouttes en faisant des pâtés de sable.

             — M’man, j’ai trop chaud. Je peux aller me baigner ?

             Ma mère acquiesce distraitement.

             — D’accord, mais tu restes sur le bord et tu trempes juste tes pieds dans l’eau, puis tu reviens.

             Me voilà partie vers la frange grise des vagues. Nous sommes à marée basse et la plage est immense. Après avoir barboté quelques instants, je cherche mes parents des yeux et ne vois que des corps allongés, à perte de vue. Alors, je me mets à pleurer. Une grosse dame s’approche, me tend un bonbon que je repousse en trépignant ; il est sûrement empoisonné. D’autres personnes compatissantes m’entourent, me parlent, veulent m’emmener ; je hurle de plus belle. Toute cette sollicitude m’épouvante. Je me sens comme un agneau cerné par une horde de loups.

             Et soudain, qu’aperçois-je, parmi la foule hostile ?  Une fée (En fait, une blondinette d’une douzaine d’années) à qui je tends les bras. Elle m’emporte, me console ; nous retrouvons ma mère. Tout est bien qui finit bien ; sauf…

             … Sauf que je ne veux plus la quitter.

             La séparation est terrible. Je m’agrippe à elle ; elle me repousse ; je me débats. Maman tente en vain de me raisonner, papa fait les gros yeux. Bref, m’abandonnant aux mains de mes géniteurs, la fée finit par se sauver, trop contente d’être débarrassée du petit crampon beuglant qui refuse de la lâcher.

             Une heure plus tard, les sanglots me secouent toujours. Ce sera mon premier vrai chagrin d’amour, je crois.

     

     


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  •                                                  Conversion (suite)

     

             Le père d’Alain (de Shabazz, pardon) venait de décéder dans une lointaine province.

             — Je dois me rendre à l’incinération, m’annonça ce dernier, qui, depuis des années, avait perdu ses parents de vue. Mais j’ignore où ça se passe et comment on y va. J’ai juste le nom d’un bled : Soulcié-sur-Loire, et ça m’angoisse d’ y aller seul.

             — Tu veux que je t’accompagne ?

             — Tu ferais ça pour moi ?

             Ne conduisant ni l’un ni l’autre, nous cherchons la gare la plus proche, et nous voilà partis, vêtus de noir comme il se doit. C’est le printemps, les chemins sont détrempés. Mes talons hauts et ses souliers vernis s’enfoncent dans la gadoue, d’autant que, très vite, nous sortons des sentiers battus pour nous retrouver en rase campagne. Vus de l’extérieur, on doit avoir une drôle d’allure, à errer dans les prés avec nos habits de deuil, comme deux grands corbeaux hagards. Enfin, après plusieurs heures de recherches, nous atteignons le crématorium ; un bâtiment glauque à souhait, équipé d’une chapelle où l’on nous introduit. S’y trouvent déjà quatre personnes : un couple âgé et deux jeunes filles en pleurs : les voisins du défunt qui se sont occupés de lui jusqu’au bout. De famille, point : le vieillard était veuf et n’avait eu qu’un fils unique.

             Comme nous nous asseyons, un élégant croque-mort s’approche d’Alain et  lui propose de dire quelques mots au micro. La gaffe ! En fait d’allocution funèbre, notre Shabazz (qui avait, à l’évidence, prémédité son coup) se lance dans une série de sourates, chantées à pleine voix avec un vague accent allemand.        

              L’ahurissement des spectateurs vaut le détour. Convaincus qu’il s’agit d’une plaisanterie douteuse, ils se lèvent comme un seul homme et quittent le reposoir. Personnellement, je rentrerais bien sous terre, d’autant que le croque-mort me glisse à l’oreille :

             — Votre mari est Arabe ? Vous auriez dû nous prévenir… Nous vous aurions donné une autre salle.

             — Euh… ce n’est pas mon mari et il n’est pas Arabe.

             Je ne me suis jamais sentie aussi gênée. Comment lui faire comprendre que par cette ultime provocation,  Shabazz vient d’obliger le géniteur tyrannique qui l’a brimé en tant que gay, en tant qu’artiste, en tant qu’hurluberlu, à l’accepter en tant que musulman ?

             Un règlement de compte posthume, en somme.

     

     


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  •                                               Conversion

     

             Pour Alain, qui, durant plus de trente ans,  fut mon meilleur ami, la solidarité n’était pas un vain mot.  Toute minorité opprimée, de quelque nature qu’elle soit —  ethnique, sociale, politique, sexuelle…, titillait sa fibre empathique, au point que  je l’ai longtemps soupçonné de n’être gay que par fraternité pure, en un temps où ces mœurs  étaient encore taboues. Face au ku-klux-klan, il eût été Noir, aux SS, résistant, aux collabos, Juif, à Israël, Palestinien, à l’oppression masculine, femme. Bref, cet être sensible, un peu excentrique et violemment humain, portait sur ses épaules toutes les misères du monde, et en redemandait.

             Quand, au début du vingt-et-unième siècle, une islamophobie rampante commença à souiller la France, il décida de devenir musulman. Et comme il ne faisait jamais rien à moitié, il se rendit à la mosquée pour officialiser sa conversion.

             La démarche fut houleuse. Deux heures plus tard, effondré sur mon canapé, il sanglotait devant un verre de whisky.

             A mes questions pressantes, il n’eut qu’une seule réponse :

             — Je me suis fait jeter par l’imam, tu te rends compte ?

             — M’enfin, pourquoi ? Que lui as-tu dit ?

             — Tout ! Que je ne mangeais plus de porc, que je m’étais inscrit  à l’école coranique, que je préparais mon pèlerinage à La Mecque, que je voulais m’appeler Malik el Shabazz, comme Malcolm X, que je faisais le Ramadhan…

             — Et, euh… que tu étais homosexuel ?

             — Bien sûr !

             — Séropositif ?

             — Evidemment !

             — Alcoolique ?

             — Je n’allais pas lui cacher ça, tout de même ! Quand on embrasse la Foi, il faut un minimum d’honnêteté.

             Je n’ai pas ri, non. Ç’aurait été de mauvais goût. Certaines candeurs sont si touchantes qu’elles forcent le respect — sauf celui des religieux, semblerait-il.

             Et on s’étonne que je sois athée ?

     


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