•                                                           A bicyclette 

     

           Ma première performance à vélo remonte à la fin des années cinquante. C’était au bord de la mer du Nord, à Westende, plus précisément. Je n’oublierai jamais le sentiment de liberté que me procuraient la vitesse et le sifflement du vent à mes oreilles ; une sorte d’ivresse qui s’acheva brutalement dans la carriole de la marchande de crevettes.

             L’engueulade qui suivit, et la centaine de crevettes ramassées une à une, je ne les oublierai pas non plus.

             Ma dernière performance à vélo s’acheva, elle, à Amsterdam, en 1995, dans un groupe de touristes allemands sur lesquels, perdue dans mes pensées,  je fonçai sans crier gare. En manière d’excuses, je prétendis que mes freins avaient lâché. C’était un mensonge.  Les touristes m’engueulèrent, mais, par bonheur, je ne dus pas les ramasser ; ils se débrouillèrent très bien tout seuls.

             Entre ces deux incidents, un nombre assez redoutable de chutes, collisions, plaies, bosses et impacts divers. Néanmoins, bravant le danger, je m’obstinai. Aujourd’hui, largement sexagénaire, force m’est de me rendre à l’évidence : je ne suis  pas douée pour cette discipline. La marche à pied, finalement, c’est très sympa. Ou alors, la moto, mais derrière un motard.  


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  •                                                          Contraception

     

             Quand Frédéric eut l’âge de lutiner les filles, je décidai de me conduire en mère responsable. Forte de ma propre expérience, j’achetai une boîte de Taro cap (ces demi-capsules dégradables, tapissées de gelée spermicide, très prisées dans les seventies comme alternative au préservatif. « Un contraceptif discret, d’un emploi  facile, et efficace à 98% » assurait la notice.) Je rangeai la boîte dans le placard de la salle de bains, puis j’appelai mes fils — les deux,  pour ménager la pudeur de l’aîné — et leur expliquai de quoi il retournait, avant de conclure :

             — Si un jour vous en avez besoin, vous savez où ça se trouve. Inutile de m’en parler, c’est votre vie intime. Mais montrez-vous dignes de ma confiance ; je n’ai aucune envie d’être grand-mère avant l’heure !

             La « leçon » terminée, les garçons s’esquivèrent, et  je passai à autre chose, assez satisfaite de mon initiative.

             Il n’en fut plus question durant des mois, voire des années. De temps à autre, je m’assurais qu’il restait des capsules dans la boîte. Leur nombre diminuait lentement mais sûrement, à un rythme que j’estimais tout à fait raisonnable — d’autant qu’Alex et moi en usions quelquefois, quand je tombais en rade de pilules. C’est à cette occasion, d’ailleurs, que je vérifiai la date de péremption.

             Elle était largement dépassée.

             Une montée d’adrénaline me coupa les jambes.

             Rompant la loi du silence que j’avais moi-même instaurée, je m’ouvris de mes inquiétudes à Frédéric. Dès les premiers mots, il éclata de rire.

                    — Tes roudoudous ? T’en fais pas, j’y ai jamais touché. D’ailleurs, j’ai pas de copine.

                      — Mais… il en manque plusieurs.

      Je les ai filés à un pote.

      Il n’a pas eu de problème ?

      Non.

      Sûr ?

      Il me l’aurait dit, tu penses !

              Bon, apparemment, ma négligence n’avait pas eu de fâcheuses conséquences . Je poussai un soupir de soulagement,  puis m’empressai de renouveler le stock, en me promettant d’être désormais plus vigilante.

     

                    Ma fille Mélanie naquit neuf mois plus tard.

     

     


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  •                                            Les joies de la gastronomie

     

             A la même époque, avec les copines, nous avions créé un code linguistique. Entre autres gaudrioles, « Bouffer des escargots » signifiait « embrasser un garçon », et si on ajoutait « à l’ail », le message était clair : le Don Juan avait mauvaise haleine. Que de pauvres gamins, convaincus d’être irrésistibles, furent ainsi la risée de pécores surexcitées, pour avoir oublié de se brosser les dents !

             L’impunité que nous conférait ce code secret nous donnait toutes les audaces, si bien qu’un beau jour, au début du cours de flamand, je lançai à Claire, ma meilleure amie :

             — Alors ? Ta soirée d’hier s’est bien passée ?

      Super, répondit-elle. J’ai bouffé une tonne d’escargots.

      A l’ail ?

      Non, heureusement. 

      Vous n’aimez pas les escargots à l’ail ? intervint Sœur Godelieve, qui causait volontiers avec ses élèves. Vous avez tort, c’est délicieux : moi, j’en raffole.

      On mange ce genre de truc dans les couvents ? m’étonnai-je, faussement candide, tandis que la classe se tordait de rire.

      Dans les grandes occasions, oui. Quand monseigneur  l’évêque est venu inaugurer la chapelle, par exemple. C’est un fin gastronome, vous savez !    

             Cette remarque anodine mit fin à la conversation, nous épargnant de justesse des confidences salaces — ou que nous eussions interprétées comme telles. En revanche, les mœurs de Sœur Godelieve donnèrent lieu, désormais, à des plaisanteries d’un goût douteux qui firent les beaux jours de l’Institut Sainte Thérèse jusqu’à la fin de l’année scolaire.

     

     


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  •                                                   La ménopause des nonnes

     

           En dépit de leur statut virginal, les religieuses, comme tout(e) un(e) chacun(e), sont victimes de la ménopause. Sœur Godelieve, professeur de flamand en quatrième latine, ne faisait pas exception à la règle ( !) Durant les cours, on la voyait de temps à autre devenir cramoisie, puis s’éventer avec son carnet de notes.

             — Ouvrez la fenêtre, je suis en chaleur ! s’écriait-elle alors.

             A l’évidence, certaines subtilités de la langue française lui échappaient, ce qui nous faisait glousser comme un troupeau de pintades. Jamais les cours de flamand n’ont été autant appréciés que cette année-là, à l’Institut Sainte Thérèse, pension pour jeunes filles catholiques.

     


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  •                                                       Rumeur d’outre-tombe

     

             Zoé, ma chienne chérie, était morte quelques jours plus tôt, à l’âge canonique de vingt-et-un ans. Une affection très douloureuse de la vessie m’ayant obligée à la faire piquer, j’avais toujours dans les oreilles les hurlements de souffrance qui accompagnaient chacune de ses mictions.

             Ce jour-là, je m’apprête à me coucher quand un bruit éclate dans la salle de bains attenante à ma chambre. Une sorte de hululement pathétique, effroyablement familier, qui me fige sur place.

             Au cri que je pousse, Michel accourt.

    — Je viens d’entendre Zoé, balbutiai-je d’une voix tremblante

    Il se précipite dans la salle de bains, ne constate rien d’anormal, ouvre la fenêtre ; pas de chien dans la rue 

      Tu as dû rêver, me dit-il

    Je lui affirme que non.

    — Que s’est-il passé exactement ? reprend-il, en me réconfortant de son mieux. Tâche de te souvenir.

                      — Je me suis lavé les dents, j’ai été aux toilettes, puis  j’ai tiré la chasse…

                      Tandis que je parle, il reproduit mes gestes à l’identique. Et le même hululement s’élève à nouveau.

                    — Ah ! Tu vois bien que ce n’était pas une hallucination ! soufflai-je, transie d’effroi.

                     Non, juste la bonde coincée qui, en empêchant l’eau de s’écouler normalement,  produit ce lugubre son. Un son qui m’a, durant quelques instants, donné le sentiment de perdre les pédales.  

                  On ne se méfie jamais assez de la plomberie !

     


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