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    Merci à Henri Bademoude pour ce grand moment de plaisir

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  •                                                    Titres de noblesse

     

             — Comment trouves-tu tes titres ? me demande-t-on souvent.

             — Pas trop mal, dans l’ensemble.

                — Non, ce que j’ai voulu dire, c’est : « De quelle manière trouves-tu tes titres ? »  

             — Oh, c’est une aventure différente à chaque fois. Ce serait trop long à décortiquer. D’autant qu’il y a souvent plusieurs titres par livre…

             — Plusieurs titres ?

             — Hélas oui : le mien, qui « colle » au texte, le caractérise, en exprime la substance, et celui retenu par l’éditeur après moult négociations.

             — L’éditeur ? Encore lui ? 

             — Je me répète, je sais, mais aborder ce thème titille mes rancœurs, et, quelque part, ça me libère. J’ai fermé ma gueule  pendant si longtemps, par crainte de « cracher dans la soupe » ! Maintenant que je peux enfin l’ouvrir, pourquoi m’en priverais-je ?

             — Tu es en train de me dire que les éditeurs changent les titres des livres qu’ils publient ? Comme si, lors d’une déclaration de naissance, l’employé d’état-civil refusait le prénom choisi par les parents pour leur en imposer un autre ?

             — À peu de chose près, oui. Remarque, parfois, ils nous demandent de le faire nous-mêmes, ce qui limite les dégâts.

             — Mais ça doit être horriblement frustrant !

              — Ça l’est. Tu veux quelques exemples ?

              Mon tout premier album, paru en 1987 aux éditions Syros, s’intitulait à l’origine : « Conte à vomir debout » . A la demande de l’éditrice, qui craignait que ce titre rebute les parents, il a été renommé : « Prince charmant, poil aux dents ».

             — Quel dommage !

             — Bah, je ne m’avoue pas vaincue, rassure-toi. Voilà trente ans que je prépare ma revanche. Je travaille actuellement sur un recueil de nouvelles destiné aux adultes qui s’intitulera « Contes à vomir debout ». Tout vient à point à qui sait attendre, comme aurait dit ma mère.

     

             En 2000 , je propose à Fleurus-presse un court roman pour 8- 10 ans, intitulé : « Tout petit, tout maigre et si courageux ». Ce titre n’est pas gratuit puisqu’il dénonce, sous forme humoristique,  l’une des plaies de notre époque : la dictature de l’apparence. L’éditrice, néanmoins, le rebaptise « L’amoureux d’Halloween », plus vendeur selon elle. Et quand, deux ans plus tard,  il paraîtra en album chez Nathan, ce sera sous le titre « Mon héros d’Halloween »

     

             En 2001, « Le chat des ombres » sort chez Pocket, rebaptisé pour l’occasion : « Le garçon qui vivait dans ma tête », sous prétexte que son titre d’origine est trop morbide. Lui succède «  Brad Pitt… ou presque » qui, entre-temps  s’est transformé en « Gazelle de la nuit » —  d’une mièvrerie à couper au couteau, mais bien dans l’air du temps. Par chance, les éditions Mic-Mac le rééditent en 2011  sous un titre  nettement plus bandant :  « L’inconnu de la ville fantôme ».

             Chez Plon, mon roman fantastique « Le métro, c’est l’enfer » devient, à parution, « La voyageuse infernale » (parce que l’éditrice n’a pas compris le jeu de mots, je pense), tandis que « L’adolescent de minuit » se change en « Pour l’amour de Lili » (qui plaira mieux aux filles, meilleures lectrices que les garçons). En 2005, le troisième volet de la série « Rose » sort sous le titre « La Rose et l’Olivier », alors qu’au départ, il s’intitulait : « La diva syrienne », dont j’aimais le parfum mystérieux.

             « Un amour aveuglant », décrété trop « bateau », est publié chez Bordessoules  en 1998, sous le titre : « Dans la bulle de l’ange », mais reprend heureusement son titre originel quand Bragelonne le réédite en 2009.

             Bon, je m’arrête ici : la liste complète serait trop fastidieuse. Mais avant de clore le chapitre, juste un petit dernier, pour la route. En 1995, une obscure maison d’édition me publie un roman érotique intitulé « Le sexe des anges » que j’ai l’immense surprise de trouver en librairie sous le titre : « Soumise à mon élève ».

             « Il y a sûrement une erreur, me dis-je, stupéfaite. L’imprimeur a dû se mélanger les pinceaux, intervertir deux couvertures, que sais-je ?  »  Mon livre ne parle ni d’élève, ni de prof,  ni de soumission ; c’est un récit onirique mettant en scène deux jumeaux androgynes et bi, qui jouent de leur ressemblance pour mélanger les genres. Cependant, renseignement pris auprès de l’éditeur, l’erreur n’en est pas une. C’est un choix de marketing.

             — Ce titre contient deux mots clés, m’explique-t-il : « soumise » qui va brancher les adeptes du S.M. et « élève » qui attirera les amateurs de nymphettes. Question de sémantique, voyez ?

             — Mais il y a tromperie sur la marchandise, protestai-je avec véhémence. Les lecteurs ne seront pas dupes. Dès les premières pages, ils  verront qu’on s’est moqué d’eux !

             Mes arguments naïfs ne convainquent pas l’éditeur.

             — Dans un produit de ce genre, c’est l’emballage qui compte, rétorque-t-il. Vos « lecteurs »  ont acheté du rêve ; le contenu, ils s’en fichent. La plupart d’entre eux ne le liront même pas. En revanche, la femme nue sur la couverture et le titre accrocheur, ça, ils apprécieront !

             A quoi bon discuter ? Remballant mes scrupules, je  pars en claquant la porte. Plutôt que d’adhérer à ce plan crapoteux, je préfère laisser tomber tout de suite…

             Il m’a fallu bien des années — et de nombreuses expériences du même ordre — pour accepter l’idée que cet éditeur-là n’était pas pire que les autres, ceux qui publient de la littérature sacralisée, de la chair à Goncourt, des essais, de futurs best-sellers. Le livre, quelle que soit sa teneur, est une denrée de consommation courante — d’ailleurs, il se vend en supermarché,  d’où l’importance du packaging. Des marchands de papier, des pisseurs de copie, voilà ce que nous sommes. Quand on a compris ça, on se prend moins au sérieux. Et c’est une belle leçon d’humilité, je trouve.

     

              


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  •                                                            Autopsy d’une conne

     

             Mon premier vrai roman,  — d’ inspiration autobiographique, comme il se doit—, date de 1982. Il me fut commandé par un fanzineux qui rêvait d’améliorer son ordinaire en publiant des livres originaux. Son but : associer  un auteur plutôt humoristique et un dessinateur de bandes dessinées,  afin de profiter de l’engouement bédéphile des années soixante-dix .  A sa demande, et avec la promesse d’être illustrée par Edika, je me lançai donc dans un travail de longue haleine, moi qui, jusque là, m’étais contentée de courtes nouvelles, ou de papiers d’humeur dans des revues satyriques. L’expérience me plut au-delà de tout ; le résultat également, car une fois la maquette conçue, une fois les dessins incorporés dans le texte et le titre « Autopsy d’une conne »  posé en bonne place sur la couverture, j’eus le sentiment  d’avoir créé une œuvre. Mon rêve d’enfant se concrétisait : j’étais écrivain (enfin… écrivaine).

             Cette illusion fut éphémère car, suite à des problèmes d’argent, le projet capota.

             Bien que mon manuscrit réponde à des critères trop peu conventionnels pour l’édition classique (son format, entre autres, un petit 60.000 signes, alors qu’un livre de taille moyenne en contient le triple ; son style également, trop déjanté pour être honnête), je le proposai à Albin Michel. Refusé. Au Mercure de France, refusé. Puis à Flammarion, refusé, à Denoël, refusé, à La Découverte, refusé, chez Gallimard, refusé. Bref, en dépit de mes efforts, toutes les portes se fermèrent devant moi. Je n’étais pas taillée pour ce genre de démarche. J’avais un manuscrit, mais pas le mode d’emploi de sa publication. Pas terrible, comme début de carrière. Pas terrible du tout…

             Histoire de ne pas avoir bossé pour rien, je changeai mon fusil d’épaule. Je découpai l’intrigue en une cinquantaine d’épisodes que je lus au micro de radio Libertaire, lors de mon émission hebdomadaire. Le feuilleton eut l’heur de plaire à un auditeur, un certain Georges Méchain, vieil auteur de polars,  qui me prodigua force conseils dont je fis bon usage par la suite.

             —Modifie ton titre, me dit-il ; celui-là te dessert. Le mot « conne » en couverture est anti-commercial, le mot « psy » encore plus. En gros, tu as tout faux. Et tant qu’à faire, augmente le volume du texte pour en faire un roman d’une taille acceptable, qui puisse  s’intégrer dans une collection. Sinon, à part ça, ton livre est parfait.

             Encouragée par ces paroles, je me remis aussitôt à l’ouvrage et renvoyai chez Denoël — qui, cette fois, l’accepta — un manuscrit de près de 200.000 signes, titré « Et Rose elle a vécu ». Par la suite, ce livre, remanié,  fut repris par Grasset, puis par France-Loisirs, sous le titre : « La vie en Rose ». Ainsi naquit le premier tome des aventures de Rose, qui en compte cinq aujourd’hui. *

             Hélas, les deux derniers sont toujours orphelins. Rien n’est jamais acquis dans cette chienne de vie.

            

                                       * Voir chapitres 13 et 14 du présent recueil


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  •                                                          Manque de bol

     

             J’ai longtemps considéré le magasin Ikéa comme un musée rempli de trésors inaccessibles. N’ayant pas les moyens de m’offrir son contenu, je me contentais de baver devant. Que de fois j’ai fantasmé sur tel meuble, tel bibelot, tel tapis, telle lampe, en les imaginant dans ma maison ! Mais seules les marchandises en solde ou défraîchies étaient à la portée de ma bourse…

             Ce fut le cas ce jour-là, quand je tombai sur un lot de six bols, bradés aux « bonnes affaires ». Ils étaient fort jolis, en faïence bleue et blanche d’inspiration rustique. L’idéal pour prendre le p’tit déj’ au jardin, les matinées d’été. Enchantée, je les achète, et me hâte de les ranger dans le buffet de la cuisine, en recommandant aux enfants :

             — Vous y faites bien attention, n’est-ce pas !  Il n’y  rien de plus moche que des bols ébréchés.

             Dès le lendemain, on les inaugure. Je ne me lasse pas de les admirer ni de caresser leurs flancs bombés. Boire le café au lait dans ces merveilles me remplit d’aise ; le repas me semble dix fois meilleur que d’habitude.

             Dans l’heure qui suit, une dispute éclate entre Alex et moi. La cause ?  Je ne m’en souviens plus. Une broutille, sans doute. Mais ça s’envenime, le ton monte, on s’abreuve l’un l’autre de reproches injustifiés. Et on en viendrait même aux mains si je n’avais soudain une idée de génie pour couper court à l’escalade. Saisissant la pile de bols neufs, je les fracasse calmement,  l’un après l’autre, sur le pavé. Le résultat est immédiat. La stupeur pétrifie  Alex, et mon action d’éclat ( !) me calme instantanément.

             L’orage passé, on se regarde comme des cons. Alex éclate de rire, et moi, je fonds en larmes

             Tandis que je balaie le sol en reniflant, mon mari ramasse un débris de faïence  qu’il scotche sur le mur, avec la date et un « bravo ! » narquois, assorti de trois points d’exclamation. Puis, sans un mot, il monte dans sa voiture et, une heure plus tard, me rapporte six bols, tout pareils aux premiers.

            

             Cette fois, nous sommes bel et bien réconciliés.


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  •                                              Des souris et des femmes (bis)

     

             Le jour où ma mère découvrit des traces de pattes dans le beurre et  des troutrous surnuméraires dans le gruyère, fut le premier d’une guerre sans merci. Elle courut chez le quincailler acheter du Dératol, produit miracle de l’après-guerre (des grains de blé enduits d’une substance toxique de couleur violette ; de la mort-au rat, je suppose.)

             —Demain, tu verras l’hécatombe ! m’assura-t-elle, en répandant l’horreur devant le garde-manger.

             Cette nuit- là, je ne pus fermer l’œil. Dans l’obscurité, je visualisais les rongeurs, s’approchant sans méfiance de l’appât mortel,  le  saisissant dans leurs petites mains — si semblables aux nôtres, mais en miniature  —,  y plantant leurs quenottes…

             Manger est l’acte de vie par excellence ; les animaux le savent d’instinct. A mes yeux, dévoyer cette grande loi naturelle, inscrite dans nos gènes depuis l’origine des temps, tenait à la fois du sacrilège et de la cruauté ultime.

             Ma mère était un monstre, un prédateur de cauchemar. Et si j’acceptais ça, j’en étais un aussi !

             N’y tenant plus, je me levai et gagnai la cuisine à tâtons.

             Vite, vite, avant que l’irréparable se produise, je jetai le grain empoisonné  dans la poubelle, puis, je remontai me coucher, avec la bonne conscience du devoir accompli.

             J’étais sur le point de me rendormir quand, l’évidence me fondit dessus. Devant l’inefficacité de son action, maman allait forcément réagir. Racheter un poison encore plus violent, par exemple… Ou placer des tapettes et des pièges sous l’évier… Bref, utiliser tout un arsenal si sophistiqué que je ne pourrais pas le désamorcer. Et je serais bien avancée…

             Mieux valait ruser tant qu’il en était encore temps !

             Je dégotai un vieux reste d’Ébli dans le fond du buffet et, histoire de lui donner la couleur adéquate, je le badigeonnai  de Banania humide. Puis je versai la mixture dans la boîte de Dératol vide.

             Ma mère n ‘y vit que du feu, si bien que le lendemain soir, elle réitéra sa manœuvre, en remarquant, cependant :

             — Pas très efficace, cet anti-souris. Elles ont tout dévoré, et pourtant, je n’ai retrouvé aucun cadavre.

             Durant quelques nuits, je dormis l’âme en paix, sachant que mes protégées se régalaient sans risque. Puis le quotidien reprit son cours, et un matin :

             — La boulangerie est fermée, annonça ma mère. On n’a pas de pain pour le petit déjeuner. Tu veux des biscottes ?

             Je lui décochai un éclatant sourire :

             — Non, non, ne t’inquiète pas, j’ai ce qu’il faut.

             M’emparant de la boîte de Dératol trafiqué, j’en versai dans mon bol de lait et, sous ses yeux médusés, m’en envoyai une bonne rasade.

             Elle faillit se trouver mal.

             Pourquoi ai-je fait ça ? Avec le recul, je me pose la question. Par provocation ? Par vengeance ? Pour lui donner une bonne leçon ? Ou faire un blague, tout simplement  ? Toujours est-il qu’en proie à une crise de panique, elle m’arracha mon bol, en versa le contenu dans l’évier, puis, se précipitant sur le sirop d’ipéca*, elle m’en administra une dose massive,  avec l’aide de papa venu à la rescousse.

             — Il faut l’emmener aux urgences, criait-elle, tandis que, penchée sur la cuvette des WC,  je vomissais à fendre l’âme.

             Entre deux hoquets, je lui expliquai le fin mot de l’histoire, ce qui m’évita l’hôpital mais me valut, en revanche, une claque magistrale.  En toute honnêteté, je ne l’avais pas volée !

              

     

            

    * Vomitif  très courant dans les années cinquante ; on en trouvait dans toutes les pharmacies familiales

     


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