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    ANNE SYLVESTRE

     

    N'ayant aucune nouvelle de Georges Brassens — et pour cause — Rose ne s'avoue pas vaincue. Elle a une autre idole, depuis peu : Anne Sylvestre. Une femme sera peut-être plus perméable à sa détresse qu'un homme ?

    En revanche, où la trouver ?

    À tout hasard, elle consulte l’annuaire et bingo ! tombe sur son numéro de téléphone.

    Le cœur battant, elle appelle.

    Une voix fort aimable lui répond, qu'elle reconnaît aussitôt.

    Ma… madame Anne Sylvestre ?

    Elle-même en personne.

    En bredouillant un peu, Rose lui explique de quoi il retourne. La chanteuse l'écoute avec patience, pose quelques questions, en particulier sur le style de chansons qu'écrit son interlocutrice.

    — Le même que le vôtre, s'écrie naïvement celle-ci.

    — Navrée, mais je ne peux rien pour vous : je suis auteur-compositeur, pas productrice. Vous devriez vous adresser à des maisons de disque qui, si vos œuvres les intéressent, vous mettront en contact avec des interprètes.

    Et… euh… je les trouve où, ces maisons de disques ?

     Au Bottin. Il y en a dix pages ; vous n'aurez que l'embarras du choix.

    Rose remercie, vérifie, constate le bien-fondé du conseil et appelle — au  hasard — chez Pathé-Marconi.

    Envoyez-nous un enregistrement, lui répond-on. 

    Comment ça ?

    Soupir agacé, à l'autre bout du fil.

    — Nous ne prenons connaissance que des bandes magnétiques, pas des partitions ni des textes sur papier.

    Mais je chante comme une casserole.

                — Aucune importance : nous ne tiendrons compte que des paroles.

    En plus… je n'ai pas d'enregistreur.

    Achetez-en un.

    Histoire de confirmer, Rose téléphone à deux autres boîtes qui lui tiennent grosso-modo le même discours.

    C'est foutu, estime-t-elle.

    Et elle court confier ses déboires à Mme Irène.

     — Je peux vous en prêter un, moi, de magnéto, propose cette dernière.

    De sorte que, dès le retour d'Amir :

    — Mets-moi ça en musique, ordonne Rose, en lui tendant sa dernière œuvre.

    — Tu devrais peut-être commencer par quelque chose de moins engagé, non ? suggère-t-il.

    Elle lui lance un regard assassin :

    Ah, tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi !

    Bon, bon, t'énerve pas…

    En une demi-heure, montre en main, il lui torche une petite mélodie pas vraiment transcendante, mais qui a le mérite d'être facile à retenir.

    Ils enregistrent toute la nuit, et au petit jour :

    C'est dans la boîte, bâille Amir. On va se pieuter ?

    Pas avant d'avoir tout expédié, répond Rose.

    Elle fait trois duplicatas qu'elle s'empresse d'aller poster, à l'intention des trois premières maisons de disque de la liste.

    Quand elle rentre, Amir dort. Grégoire, par contre, est éveillé. Une nouvelle journée commence.


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                                                BRASSENS

     

    Sur ces entrefaites survient la rentrée. En emmenant Grégoire à l'école, le premier septembre, Rose pousse un double soupir de soulagement. D'un part, l'appartement est bien plus calme sans lui, et d'autre part, la cantine ne coûte que trois francs pour les enfants de familles nécessiteuses. De plus, sa maîtresse — une petite bonne femme à peine plus haute que lui, à la bouille ronde et aux dents de castor— est éminemment sympathique. Au moins, de ce côté-là, tout baigne.

     

     

                                                              *

     

    « Et si j'essayais de devenir parolière ? se dit Rose un beau matin. J'ai tout de même une certaine expérience dans ce domaine, non ? »

    Amir, consulté, approuve sans réserve — mais ignore la marche à suivre pour accéder aux milieux très fermés du showbiz.

    Le mieux, c'est d'être introduit par quelqu'un, réfléchit Rose.

    Tu ne connais personne, lui signale Amir.

    — Non, mais… j'ai lu un truc sur Georges Brassens… Attends que je le retrouve.

    Elle fouille la pile de journaux entassés près du lit.

    — Ah, voilà ! Ils disent qu'il habite derrière la gare Montparnasse. Rue… rue… impasse Florimond.

    Oui, et alors ?

             — Je suis sûre que si je lui montrais mes textes, il accepterait de m'aider.

    — Tu veux aller voir Georges Brassens pour qu'il te pistonne ? Eh bien dis donc, tu ne manques pas d'air !

    Qui ne risque rien n'a rien. D'ailleurs, j'y vais tout de suite.

    — Moi aussi, dit Amir en consultant sa montre. Dans une petite demi-heure, c'est la coupure de midi : il y aura du monde sur la ligne.

    Chouette, je te verrai chanter.

    Non, habibté.

    Pourquoi ?

    Je veux bien m'humilier, mais pas devant toi.

    Ça, c'est aussi touchant qu'une déclaration d'amour.

    — Comme tu voudras, dit Rose, toute molle à l'intérieur. Mais on peut quand même faire un bout de chemin ensemble, non ? Attends-moi, j'en ai pour cinq minutes : le temps de préparer Olivier et de prendre mon dossier "chansons"…

    Ils gagnent donc la station de métro côte à côte. Mais ne montent pas dans la même rame.

    Cinquante minutes plus tard, Rose atteint Montparnasse.

    — Maintenant, il s'agit de trouver l'impasse Florimond, dit-elle à son fils, qui, à mille lieues de ces considérations, fait placidement des bulles de salive.

    Malgré un sens de l’orientation plus que rudimentaire, elle repère rapidement la gare : une énorme bâtisse de verre et de béton dont la modernité détonne dans le paysage. Elle la contourne, demande son chemin. Et découvre avec stupeur qu'un parisien sur deux ne connaît pas sa ville, ni même son propre quartier.

    Il fait une chaleur étouffante. Olivier, qui, à force de faire des bulles s'est assoupi, pèse lourd sur ses bras. La foule la bouscule. Rouge, suante, exténuée, elle s'écroule sur un banc. En se disant que, décidément, elle déteste Paris, la France, le monde entier... Sauf Zouk.

    À nouveau, le souvenir de son village lui emplit le cœur d’amertume.

    « Dire qu'en ce moment, je pourrais être sur la terrasse, en train de siroter un jus de citron… Ou de discuter avec Omane… Et au lieu de ça ! »

    Derrière elle, une affiche. Le portrait d'un jeune homme au visage tuméfié, barré de ce slogan rageur : Coupez les fleurs, vous n'empêcherez pas le printemps. Elle se relève en frissonnant.

    Enfin, après de nombreux tours, détours, retours et louvoiements, elle finit par trouver ce qu'elle cherche : la petite impasse où habite Georges Brassens.

    Instantanément, sa fatigue s'envole. Elle ne sent plus le poids inerte d'Olivier, qui lui bave sur l'épaule en dormant. L'excitation fait battre son cœur, son sang coule plus vite dans ses veines.

    D'un pas vif, elle gagne le n°5 et sonne.

    Personne ne vient ouvrir.

    Elle insiste.

    Rien.

    Alors, une à une, elle glisse ses chansons sous la porte et s'en va.   

    En oubliant de laisser son adresse.


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                                       LA MANCHE

     

    Un chanteur de folk gratte sa guitare, dans le métro. Rose l'observe, songeuse.

    Amir ?

    Mmmm…

    Tu penses la même chose que moi ?

    Ils se regardent, se comprennent sans parler.

    Ça va pas, la tête ? proteste Amir.

    Ayant fini sa prestation, le gars passe parmi la foule. Rose fouille dans son sac, en sort une pièce qu'elle lui tend.

    — C'était très bien.

    Il remercie d'un clignement de paupières avant de poursuivre sa quête. Rose le suit des yeux jusqu'à la station suivante, où il descend.

    Sept, annonce-t-elle.

    Mimique d'incompréhension d'Amir.

    — Il y a sept personne qui lui ont donné des sous, explique-t-elle. Un franc en moyenne. C'est-à-dire qu'il a gagné sept francs, minimum. Pour combien ? dix minutes de boulot, même pas. T'en connais beaucoup, toi, des jobs payés un franc la minute ?

    La mimique se mue en grimace d'agacement.

    — Tu as de ces idées, toi, parfois. Tu m'imagines en train de faire la manche, sans blague ?

    — Ben quoi, ce n'est pas honteux. Les ménestrels gagnaient leur croûte de cette façon, je te signale. Les bateleurs aussi. Et même Édith Piaf : avant de devenir une grosse vedette, elle chantait dans les rues.

    Elle mendiait, quoi ! 

    — Soixante balles de l'heure, c'est un bon salaire pour un mendiant, je trouve.

    Bref, elle n'en démord pas. Lui non plus. Mais au bout de quelques jours :

    — Finalement, le métro, est-ce vraiment plus humiliant que les supermarchés ? interroge Amir à brûle-pourpoint.

    — Notre situation est si catastrophique ? comprend Rose.

    — Pire que ça. Je viens de passer à la banque, on est en débit. Et le banquier m'a prévenu : si je ne comble par le trou d'ici la fin du mois, je suis interdit de chéquier.

    Meeerde… Combien t'a rapporté la tournée ?

    — Que dalle : j'ai déjà tout dépensé. En plus, en tant qu'étrangers, on n'a droit à aucune aide, je me suis renseigné.

    — Bon, dit Rose. Faut que je trouve du travail.

    Comment feras-tu avec les gosses ?

    Je bosserai à la maison, tiens. Comme à Beyrouth.

    Soupir incrédule d'Amir :

    — En attendant, moi, je sais ce qu'il me reste à faire…

    Il empoigne sa guitare et se dirige vers la porte.

    — Eeeeh, où tu vas ?

    Dans le métro.

    Là, tout de  suite ?

    Ouais, avant que je me dégonfle.

    Rose ne dit plus rien. Le regarde s'éloigner, le dos voûté (sous le poids de sa désillusion, peut-être ?), puis, stimulée par cet acte d'héroïsme, elle plonge dans le Bottin et repère les numéros des principaux journaux.

    Allo ? Je voudrais parler au rédacteur en chef.

     À quel propos ?

    — J'ai été  journaliste pendant trois ans, au Liban et je cherche un poste de pigiste. Je peux vous montrer mes articles, si vous voulez.        Les standardistes lui rient au nez et, devant son obstination, lui conseillent  d'envoyer un C.V. agrémenté de quelques photocopies.

    Ce qu'elle s'empresse de faire.

    Trente, elle va en expédier.

    Pour ne recevoir, dans les semaines qui suivent, que deux réponses : « Nos effectifs sont au complet » et « Bien que nos effectifs soient au complet, nous prenons acte de votre candidature et ne manquerons pas de vous recontacter le cas échéant ».

    En attendant cet aléatoire appel, elle continue son livre, à défaut de mieux. Mais l’inspiration laisse à désirer.  

    Quant à Amir, son nouveau statut le déprime au-delà de tout.

    T'as chanté quoi ? lui a demandé Rose le premier soir.

    Les Beatles.

    Ça doit marcher, ça, non ?

    Sans un mot, il a vidé ses poches. Trente-sept francs quatre-vingt treize, en menue monnaie.

    Depuis, c'est sa moyenne. Entre trente et soixante, les jours fastes. Juste de quoi survivre…

     


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    PETITES ANNONCES

     

    — Il faut que je trouve un nouvel engagement, déclare Amir, dès le lendemain.

    Sur Paris, si possible, ajoute Rose.

    — Papa va partir ? interroge Grégoire qui suit, mine de rien, la conversation.

    — Non, mon bichon, pas tout de suite, le rassure son père.

    — On m'a parlé d'un truc, dit Rose. La fête de l'Huma, ça s'appelle. Il paraît qu'ils embauchent de très grands musiciens. Malheureusement, pas avant septembre, …

    D'ici là, on a le temps de crever de faim, soupire Amir.

    Et il va acheter les journaux. 

    Mais la rubrique "musique" de Libé se borne à proposer des instruments d'occase et des cours de piano. Quant aux offres d'emploi du Figaro, elles ne concernent que les comptables (cinq ans d'expérience minimum), les plombiers-zingueurs (débutants s'abstenir) et les employés de maison (solides références exigées).

    Désespérant, soupire Amir.

    — Attends, s'écrie Rose. Dans "divers", y a un truc qui peut t'intéresser : Recherche partenaires pour monter groupe de rock.

    Montre !

    De l'ongle, elle indique l'annonce miraculeuse.

    Passy 23 42, demander Phil, lit Amir. J'appelle immédiatement.

    Tandis qu'il se rue sur le téléphone :

    — Venez à la cuisine, les mômes, dit Rose. Papa a un coup de fil important à donner, il ne faut surtout pas le déranger.

    Durant cinq bonnes minutes, elle échafaude des projets mirifiques. Jusqu'à ce qu'Amir vienne les rejoindre, avec une tête d'enterrement.

    Alors ?

    Alors, rien.

    C'est-à-dire ?

    — Un fils de bourges qui veut jouer au rocker pour épater ses copains de classe.

    Sa déconvenue fait peine à voir.

    — Ne te bile pas, dit Rose, tout va s'arranger. Tout s'arrange toujours, tu sais bien. Si on allait faire un tour à Paris, pour se remonter le moral ?

     

     


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    ALLELUIA

     

             Au réveil, le premier soin de Rose est d'écrire une chanson. Drôle de réaction, me direz-vous. Pas tellement, si on y réfléchit : de tout temps et sous toutes les latitudes, la parole des poètes a galvanisé la révolte des peuples. Combien d'entre eux, d'ailleurs, l'ont payé de leur vie ! Federico Garcia Llorca, Antonio Machado, Robert Desnos, Pablo Neruda, pour ne citer qu'eux …

             Rose, dont quelques heures de sommeil n'ont pas éteint l'exaltation, s'attelle donc fougueusement à la tâche. Portée par une inspiration qui la dépasse, elle se surpasse. Et voici ce que ça donne :

     

             Des luttes sans merci, de jeunes ventres ouverts

             Qui réclament la paix de toutes leurs entrailles

    Des garçons de vingt ans aux peaux couleur de paille

    Comme paille brûlant, jaunes torches de chair

     

    Dans les grands champs de riz aux horizons si calmes

    Tous ces adolescents moissonnés au napalm

    Ça vaut pas l'coup, ma mère,

    Ça vaut pas l'coup.

     

    L'apparition de Suzanne Vermeer dans le poème peut sembler incongrue — et, de fait, elle l'est. Rose en est la première étonnée.

    « C'est une licence poétique », tente-t-elle de se convaincre.   Admettons.

    Quatre autres strophes, tout aussi dénonciatrices, s'y adjoignent, dont nous ne retranscrirons que la dernière :

     

    Des étudiants, au cœur des vieilles sociétés

    Qui réfutent enfin les erreurs de leurs pères

    Et, maculant les murs de Paris en colère,

    Leurs crachats de fureur, leurs cris de liberté

     

    Ces fous et beaux combats que l'on livre à vingt ans

    Et que, l'âge venu, l'on désapprouve tant,

    Ça, ça vaut l'coup, ma mère,

    Ça, ça vaut l'coup.

     

    Elle se relit, corrige un vers, modifie une phase, et se dit — en toute humilité — : « J'ai pondu un chef-d'œuvre. » Aussi, quand, en fin d'après-midi, son mari l'appelle, lui annonce-t-elle fièrement :

    — Je viens d'écrire une nouvelle chanson, ma meilleure. Et complètement dans l'air du temps. Gaby va a-do-rer !

    Ça m'étonnerait, répond Amir.

    Pourquoi ?

    Parce que je quitte le groupe.

    Rose, partagée entre l'effarement et une joie sournoise :

    Tu es sérieux ?

    J'ai l'air de plaisanter ?

    Tu reviens, alors ?

    — Oui, je prends le train dans une demi-heure. J'arriverai à… attends que je vérifie sur mon billet… 23 h 42, à la gare du Nord.

    Ô joie sans mélange : la nuit prochaine, ils dormiront ensemble.

     

    Durant les heures qui la séparent de ce grand bonheur, Rose flotte sur un petit nuage. Elle ne réalise pas encore qu'Amir n'a plus de boulot, non. Ni que leurs économies, déjà bien entamées par le voyage, ont été englouties dans la caution de l'appartement. Et quand bien même elle en prendrait conscience, elle s'en ficherait. Une seule chose compte, ce soir : son homme est de retour. La parenthèse de solitude se referme avec quinze jours d'avance, alléluia.

    Dès vingt-trois heures, elle commence à tourner en rond.

    « Mais que fait-il, sapristi ? Il devrait déjà être là. »

    Elle consulte sa montre toutes les trente secondes, multipliant les va-et-vient entre la rue et son appartement.

    « Qu'est-ce qu'il fiche ? Mais qu'est-ce qu'il fiche donc ?! »

    Elle s'est pomponnée, pour la circonstance : allant même —démarche rarissime  — jusqu'à se maquiller. Oh, pas beaucoup, juste les yeux qu'elle a soulignés d'un trait d'eye-liner, histoire d'en accentuer le bleu qu'Amir aime tant. Et elle a préparé un petit souper fin.

    Vingt-trois heures trente, toujours personne.

    Minuit, itou.

    « Ce n'est pas possible, il devrait déjà être là. »

    L'énervement fait couler son rimmel. Elle transpire. De larges auréoles tâchent les manches de sa robe au niveau des aisselles. Pas très glamour, tout ça !

    « Si j'allais prendre une douche ? »

    Tandis qu'elle marine sous l'eau tiède, la porte de la salle de bains s'ouvre.

    Tu es là, chérie ?

    Elle jaillit de la baignoire, trempée, les cheveux dégoulinants, le maquillage en déroute.

    Oh, mon chéri, je ne t'attendais pas si tôt. Je ne suis pas prête.  

    Qu'importe : il la serre à l'étouffer. Le petit souper attendra.

     

     


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