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    TOURNÉE

     

    À quelques temps de là, en plein après-midi, le téléphone sonne.

    Ça y est ! beugle la voix d'Amir dans l'écouteur.

    Rose, assourdie, grimace :

    Doucement, tu m'as percé le tympan. Qu'est-ce qui y est ?

            — Gaby a reçu son contrat pour la France, on part dans trois semaines .

    Tu n'es pas contente ?

    Euh… si, si… Ça durera combien de temps ?

    Deux mois. Je serai rentré avant les fêtes.

    Ah bon.

    Elle raccroche, frissonnante. Se laisse choir dans un fauteuil, les jambes coupées.

    Leur première séparation… Tant que cette perspective était lointaine, "théorique" en quelque sorte, elle s'en accommodait. « Amir partira en tournée, un jour », se disait-elle. Il ira en France, en Belgique, et peut-être même aux Etats-Unis.  Les foules l'acclameront, ce sera la gloire. » Ce futur lointain, flou, la rassurait, ne serait-ce que par sa démesure. Il appartenait au domaine du rêve. C'était l'un parmi les milliers de projets que l'on fait sans y croire, juste pour se bercer d'illusions.

    Elle ne s'attendait pas à ce qu'il se réalise.

    Surtout si vite.

    Surtout après la prédiction de la Bohémienne.

    Deux mois sans Amir… L'éternité !

     


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                                             LA BOHÉMIENNE

     

    Une fois, une seule, Rose déroge à ce rite immuable. Il y a environ un mois que Grégoire est rentré en classe.

    « Si je faisais une salade d'oranges, pour le dessert ? se dit-elle. Amir adore ça ! »

    Elle re-traverse donc le verger, glanant ça et là les fruits tombés des arbres, dont elle bourre le panier de la poussette. Ce faisant, elle guette le propriétaire, car c'est l'époque de la cueillette et, sans être à proprement parler du vol, sa démarche pourrait lui déplaire.

    Soudain, en pleine action, elle sent une présence furtive derrière elle. Confuse, elle se retourne… et se retrouve face à la Bohémienne. Celle-ci en profite pour lui saisir la main, et Rose — que pourtant ces manigances irritent au plus haut point — se laisse faire, par lassitude.

    Après avoir longuement examiné sa paume, la vieille ânonne :

    Mari à vous…

    Quoi, mon mari ? tressaille Rose, subitement en alerte.

    D'un geste universel, la vieille mime l'action de "foutre le camp".

    Mon mari va s'en aller ?

    La vieille hoche la tête.

    Loin… loin… précise-t-elle, en montrant l'horizon.

     Et… il reviendra ? 

    Lentement, la tête de la vieille oscille de gauche à droite, puis, compatissante, elle tapote le bras de Rose avant de s'éloigner en marmonnant.

     

             Le soir, quand Amir rentre de sa répétition, Rose est assise, toute raide,  dans son lit.

    Tu ne dors pas ? s'étonne-t-il.

    Dormir ? Comment le pourrait-elle ? Elle rumine depuis des heures l'absurde menace de la vieille, titillant son angoisse comme on agace un mal de dent du bout de la langue.

    À son visage fermé, il comprend tout de suite que quelque chose ne va pas.

    — Qu'est-ce qui se passe, habibté ? Tu as un souci ? Il y a un gosse malade?

    Elle fait « non », sans desserrer les lèvres.

    D'un doigt tendre, il lui frôle la joue. Alors, elle se jette dans ses bras et d'une voix que sa gorge trop serrée rend curieusement ténue :

    Tu ne m'abandonneras jamais, dis ?

    S'il s'attendait à ça !

    — C'est quoi, ce délire ? répond-il, stupéfait. Pourquoi veux-tu que je t'abandonne ?

    Elle lui raconte la scène du matin, précisant que depuis, elle n'a pas arrêté de bâtir des scénarios plus catastrophiques les uns que les autres.

    — Et tu as cru cette vieille folle ? s'indigne-t-il. Franchement, Rose, tu me déçois.  Je te croyais plus intelligente.

    Penaude, elle baisse le nez.

    — J'ai tellement peur de te perdre, tu sais… Sans toi, ma vie n'aurait plus  aucun sens.

    Il sourit, lui affirme qu'il l'aime plus que tout au monde et, tant qu'à faire, le lui prouve illico.

    N'empêche que, dès le lendemain, elle change d'itinéraire.

    — C'est dangereux, de traverser le verger, explique-t-elle à Grégoire. À cette saison, les oranges tombent des arbres, et si tu passes dessous, elles peuvent t'assommer !

    Désormais, à dix heures, le petit garçon mangera une banane.

     

    Mais Rose aura beau faire, les paroles de la Bohémienne resteront scotchées dans un coin de sa cervelle. Et, certains soirs de solitude, elle ne pourra s'empêcher de se les remémorer.

    Or, des soirs de solitude, elle ne va pas tarder à en avoir, et beaucoup !

     

     


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                                            L’ORANGERAIE

     

    La rentrée se déroule, ma foi, plutôt bien. En laissant son petit entre des mains mercenaires, Rose verse une larme. Grégoire, non. Il a avisé, dans un coin de la cour, un cheval de bois monté sur ressorts, et n'a de cesse de grimper dessus.

    — Profitez-en pour vous sauver, conseille l'institutrice à la mère éplorée. Ça évitera une séparation trop brutale.

    Rose, que l'expérience de la crèche a échaudée, juge le conseil avisé. Mais durant toute la matinée, elle a le cœur en berne. Curieusement, les animaux semblent aussi déphasés qu'elle, et même Olivier. La maison est si calme, sans son habitant le plus remuant ; le jardin si triste ! Avec une mélancolie de chien flairant les traces du maître absent, Rose ramasse un jouet, le repose un peu plus loin, replie un vêtement, range une paire de chaussures…

    Vivement quatre heures, se dit-elle.

    Et, jusqu'au moment d'aller le rechercher, elle tourne en rond. 

     

     

                                                *

     

    Le lendemain, ça va déjà mieux, et dans les jours qui suivent, cette amélioration s'accentue encore. Si bien qu'au bout d'une semaine, le rituel du départ et du retour quotidiens ne suscitent plus que de la bonne humeur.

    8h10 : Rose installe Olivier dans sa poussette, siffle Julie, accroche le cartable de Grégoire à son dos.

    8h15 : ils remontent tous quatre les ruelles ombreuses, Rose poussant le bébé, Grégoire courant devant, Julie sondant le pavé d'une truffe appliquée.

    8h20 : ils parviennent en vue d'un verger d'oranges vertes qu'ils traversent — c'est un raccourci. En chemin, Grégoire ramasse un fruit qu'il mangera à la récréation.

    8h22 : toujours dans le verger, ils croisent la Bohémienne : une vieille druze tatouée au henné qui se nourrit d'oranges et dit la bonne aventure. Rose lui donne dix piastres, refuse de la laisser lire dans les lignes de sa main. La vieille émet quelques litanies plaintives censées bénir la mère, les enfants et le chien, puis leur fait « au revoir » en agitant ses fichus colorés.

    8h25 : le portail de l'école est en vue. Rose embrasse son fiston : « Tu vas tout seul en classe, comme un grand ? » Il détale. Elle le suit des yeux jusqu'à ce qu'il ait franchi la grille, avant de s'en retourner par un autre chemin.

     

     

     


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  • GRÉGOIRE ENTRE À L’ÉCOLE

     

             Septembre.

    — On devrait peut-être mettre Grégoire à la maternelle, suggère Rose. Il a besoin d'amis de son âge.

    — D'autant que, sans vouloir te vexer, il devient de plus en plus intenable, ajoute Amir. Un peu de discipline ne lui ferait pas de tort.

    L'intéressé, consulté, approuve vigoureusement. Souvent, en promenade, il passe avec sa mère devant la cour de récréation de l'Institut Saint-Joseph, visible à travers le grillage qui la sépare de la rue. À chaque fois, il s'arrête et réclame :

    Ze veux zouer 'vec les enfants !

    Quand tu seras plus grand, promet Rose.

    Or, là, il va sur ses trois ans et demi.

    Une chose, cependant, la turlupine : il n'y a, au Liban, que des établissements scolaires confessionnels, et elle est une fervente adepte de l'école laïque — la communale, comme on disait dans son enfance. Que de fois, en ces temps pas si lointains, elle a reproché à ses parents de l'avoir fourrée dans le giron des sœurs ! « Si je veux rentrer un jour au couvent, ça me regarde, déclarait-elle alors. Mais ce n'est pas la peine de m'embrigader contre mon gré. » Et de leur jurer que, jamais, adulte, elle ne commettrait la même erreur.

    Aujourd'hui qu'elle se trouve au pied du mur, elle ne peut décemment pas trahir son serment, n'est-ce pas.

    — Les prêchi-prêcha, merci bien, explique-t-elle à Amir qui ne comprend pas ses a priori. En plus, c'est une question d'égalité. Des gens se sont battus pour que l'instruction soit la même pour tous, je ne vois pas en foi de quoi certains feraient exception.

    Petit rire d'Amir.

    Je t'adore quand tu montes sur tes grands chevaux.

    Le ton sarcastique n'arrête pas Rose.

    — Les élèves du privé méprisent ceux du public, poursuit-elle, sur sa lancée. Je me souviens, gamines, on prétendait qu'ils étaient sales, mal élevés, et le bruit courait même qu'au lieu de se moucher, ils mangeaient leurs crottes de nez… Si, si, ne te marre pas : la malveillance se situait à ce niveau-là.

    — Aucun risque que Grégoire sorte ce genre de connerie, en tout cas, signale Amir. Puisqu'ici, des écoles publiques, IL N'Y EN A PAS.   

    — D'accord, mais la prière, les cantiques, tous ça, pffff… J'ai pas envie que ces tordus lui remplissent le cerveau de bondieuseries, moi !

    On fait quoi, alors, habibté ? On l’inscrit dans un cours coranique ?

    Ça clôt la discussion.

    Mais quelques jours plus tard, Rose revient à la charge, et son mari, sagement, lui propose un marché : ils vont demander audience au directeur de Saint-Joseph, et de cette entrevue dépendra leur décision.

    Laissant les enfants aux bons soins de Mona Aoun, les voilà donc tous deux partis bras-dessus bras-dessous.

    L'homme qui les reçoit — un Jésuite vêtu en clergyman — est affable et cultivé.

    — Soyez sans crainte, nous pratiquons une pédagogie moderne, leur affirme-t-il, lorsqu'ils lui font part de leurs réticences. Il y a de tout, dans nos élèves : des enfants de musulmans, de chrétiens maronites, de Grecs orthodoxes, d'athées,... Nous respectons leurs opinions et faisons en sorte de ne choquer personne.

    Touchée par ce discours, Rose demande à voir les classes, faveur qui lui est aussitôt accordée. Elles sont vastes, claires et modernes, si bien qu'au terme de la visite :

    Moi, ça me plaît, déclare Amir, et toi ?

    Moi aussi.

    — Il ne vous reste donc qu'à régler le montant de l'inscription, sourit le directeur.

    Dix minutes plus tard, c'est chose faite.

    — Tu te rends compte, murmure Rose, qu'on va déjà avoir un fils scolarisé ? C'est une étape, dans notre vie, hein !

    Mouais, acquiesce Amir, ça ne nous rajeunit pas.

    Puis, devant l'énormité qu'il vient de proférer, il éclate de rire : à eux deux, ils ont à peine quarante ans.

     

     


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