•  

     

    MONA AOUN

     

     

             Rose achève de changer le bébé — sous l'œil circonspect de son frère aîné qui a recommencé à faire pipi au lit, par solidarité —, quand on frappe à la porte.

    C'est ouvert ! crie-t-elle. Un instant, j'arrive !

    Lorsqu'elle descend, portant l'un et escortée de l'autre, une femme d'une quarantaine d'années piétine sur le seuil.

    — Bonjour, s'écrie celle-ci en s'avançant, la main tendue. Je suis votre nouvelle voisine.

    — Enchantée, dit Rose. C'est vous qui êtes venue la semaine dernière, avec la mère d'Hassan ? 

    — Oui, elle voulait nous présenter. Mais nous sommes assez grandes pour le faire toutes seules, n'est-ce pas ?

    Elle rit.

    « Sympa », pense Rose.

    — Je m'appelle Mona Aoun, ajoute la visiteuse. Je viens d'Égypte. D'Héliopolis, exactement.

    — Rose Tadros, répond Rose. Moi, je suis belge mais mon mari est égyptien, comme vous. Asseyez-vous, je vous prie. Puis-je vous offrir à boire ?

    Volontiers.

    — Grégoire, va chercher le pot de limonade dans le frigo. Et tiens-le bien droit, hein, qu'il ne se renverse pas !

    Conscient d'accomplir une mission de première importance, le petit garçon obtempère, et s'en sort, ma foi, pas trop mal. D'autant que le pot est aux trois-quarts vide, donc léger. Et en plastique, donc incassable.


    7 commentaires
  • Mon dernier livre : "Comment Pauvre Jean roula le Malin et autres fabliaux" vient de paraître chez Nathan. Toute la malice et l'humour du Moyen-Âge9782092548752_1_75.jpg


    2 commentaires
  •  

     

     

                                                 ÉTATS D’ÂME

     

               — Laisse tomber, lui conseille Amir. Tu te bats contre des moulins à vent.

    Mais Rose secoue la tête.

    — Tu ne comprends pas : c'est la seule chose que je puisse faire pour Omane.

    Oui, vraiment la seule. Car sa belle-sœur, rentrée depuis peu avec la petite Nadège, s'est curieusement refermée sur elle-même. Elle "fait la morte", ne répond plus au téléphone, n'ouvre pas aux visiteurs, bref, érige autour d'elle et de son enfant un mur de solitude qui inquiète Rose au-delà de tout.

    C'est un coup à devenir dingue, ça, dit-elle à Amir.

    ­— N'exagère pas : elle fuit tout simplement la curiosité malsaine que pourrait susciter sa fille.

    Mais je n'ai aucune curiosité, moi, proteste Rose.

    — C'est une attitude générale, elle n'est pas dirigée contre toi en particulier.

    — De quoi a-t-elle peur ? Que les gens observent Nadège comme une bête curieuse ? La première fois, peut-être, après, ils s'habitueront. Ils n'y feront même plus attention. D'ailleurs, je te signale qu'on ne remarque rien. La petite aurait un bras ou une jambe en moins, d'accord, mais là…

    D'un hochement de tête, Amir stoppe le déferlement verbal.

    Ce n'est pas à moi qu'il faut dire ça, habibté, c'est à elle.

    — Elle ne veut plus me voir.  J'ai essayé vingt fois de l'appeler, depuis son retour. Je suis allée frapper chez elle, rien. C'est comme s'il n'y avait personne.

    — Oui, je sais, mon frère m'en a parlé. Ça le tracasse, mais il suppose qu'elle a besoin de faire le point. Elle subit le contrecoup du drame.

    Rose reste un moment silencieuse.

    Tu sais ce que je pense ? dit-elle enfin.

    … ?

    — Je pense qu'elle est jalouse de moi. Elle doit m'en vouloir d'avoir eu un enfant en bonne santé. Peut-être même qu'elle déteste Olivier. 

    Elle soupire. Son cœur pèse une tonne au fond de sa poitrine.

    Dire qu'on était si heureux, avant ! Si on avait su…

    Haussement d'épaules d'Amir.

    Qu'est-ce que ça aurait changé ?

    Ben… on aurait encore plus savouré chaque seconde, tiens !

     

     

     *    

     

             Rose regarde Olivier dormir. Il sourit aux anges. L'un de ces sourires de bébé repu, empreint d'un lumineux bien-être.

             « Pourquoi Omane et pas moi ? rumine-t-elle. Moi, j'avais déjà un enfant, ç'aurait été moins grave.. »

             Puis, horrifiée par ce raisonnement absurde, elle se jette sur son fils, l'embrasse passionnément.

    Oh, pardon, pardon, Olivier !


    9 commentaires
  • ROSE S’EN VA-T’EN GUERRE

     

             La "surcharge de travail" qu'évoquait son oncle n'empêche pas Rose de reprendre ses articles. D'autant qu'un désir impérieux la taraude : celui de dénoncer l'incurie hospitalière dont sa belle-sœur vient d'être victime. Il faut alerter l'opinion publique, et, au-delà, les autorités, pour qu'une semblable erreur ne se renouvelle pas.

             Entre les tétées, le ménage et les sollicitations continuelles de Grégoire, elle se remet donc à sa machine à écrire, et torche un pamphlet d'une virulence extrême, qui sera refusé aussi sec. Le lobby des médecins est puissant, au Liban. Et Alexandre Hélou n'a aucune envie de se le mettre à dos.

             Rose s'obstine, propose une véritable enquête, des interviews, des témoignages ; son rédacteur en chef l'exhorte à la prudence et à la modération.

    —Et l'article sur l'abattage des moutons ? vitupère-t-elle. Il n'était ni prudent ni modéré, pourtant, vous l'avez publié.

    Les médecins ne sont pas des bouchers, voyons !

    Que répondre à ça ?


    18 commentaires
  •  

     

                                   LA VIE SELON ZÉNAB (SUITE)

     

    Malgré sa radinerie, Zénab s'est fendue d'un somptueux nounours en peluche. Elle a également apporté une tarte, à côté de laquelle les petits gâteaux de Rose font piètre figure. Celle-ci la remercie, l'embrasse, pout, pout, sans conviction, et l’oncle Henri déclare :

    — Vous êtes bien installés. Ces vieilles maisons ont tant de  charme… 

    — Mais aucun confort, coupe perfidement sa femme. Vous avez l'eau courante, au moins ?

    — L'eau, l'électricité et le bonheur, rétorque Rose (bien que ce dernier mot n'ait plus réellement cours, dans le contexte actuel). Asseyez-vous, je vais voir si Olivier est réveillé.

    Je t'accompagne. Henri, surveille Grégoire !

    Olivier dort toujours. Sur la pointe des pieds, les deux femmes pénètrent dans la chambre que les rideaux fermés plongent dans une douce pénombre. Zénab se penche sur le berceau, scrute longuement le petit visage paisible. Puis se redresse et chuchote :

    — Il est bien moins beau que l'autre. On voit tout de suite qu'ils ne sont pas du même père.

    Puis, ayant largué sa petite phrase assassine comme un chien pose sa crotte, elle tourne les talons, laissant Rose abasourdie.

    Si abasourdie qu'elle ne trouve rien à répondre, mais rumine sa rancœur durant toute l'heure qui suit (et même davantage : quarante ans plus tard, cette rancœur la rongera encore). Pourtant, un raisonnement très simple relativiserait le propos : ce que Zénab reproche au petit Olivier, ce n'est pas d'être laid — il ressemble à son père ! — mais d'avoir le teint sombre des Orientaux. Pour elle, comme pour beaucoup de femmes du grand Sud, le stéréotype de l'enfant parfait, c'est l'angelot blond et rose des pubs européennes.

    Dès lors, Rose manifeste une si évidente exaspération que ses oncle et tante ne s'attardent guère. Le goûter terminé, ils s'éclipsent, en se disant que leur nièce ne sait pas recevoir — ce qui, en l'occurrence, est la stricte vérité.

    — Elle se relève de couches, l'excuse l'oncle Henri en regagnant sa voiture. Et avec ses deux enfants, elle doit être surchargée de travail.

    — Son mari n'a qu'à lui payer une bonne, rétorque Zénab du bout des dents.

     


    15 commentaires



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires