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                                     PETITS ARRANGEMENTS AVEC LES MORTS (SUITE)

     

             Shabazz aussi, je lui parlais. Enfin, je l’engueulais.  Parce que bon, s’être suicidé six mois avant le décès de Sylvain, c’était d’un goût plus que douteux, je trouve.

             — T’es vraiment le roi des égoïstes ! l’apostrophais-je mentalement. Tu étais sans arrêt en train de m’appeler au secours, et quand j’ai eu besoin de toi, macache !

             Shabazz (de son vrai nom Alain) était l’un de mes plus vieux complices. Notre amitié datait des années 70. Nous nous étions croisés à la rédac’ de « Fluide glacial » où il posait pour un roman-photo sous le pseudo de « Mantegazziani ». C’était lui qui m’avait initiée à l’homosexualité masculine, faisant de moi, à jamais, une fervente pasionaria de la cause gaie. Des bars du Marais aux défilés rocambolesques de la Gay Pride, nous avions arpenté bras-dessus, bras-dessous tous les lieux équivoques de Paris. Les musées également, ainsi que les théâtres, les salles de concert, les cinémas d’art et d’essai, les galeries de peinture, les librairies, car Shabazz avait la création dans le sang. Sculpteur, plasticien, photographe, musicien, et surtout écrivain à l’imagination caustique et sans limites, ce touche-à-tout de génie (incapable, par ailleurs d’exploiter ses talents) traînait depuis quelques années une vie déliquescente dans les faubourgs de Toulouse. Hormis les interminables coups de fil qu’il me passait un soir sur deux, et, de temps à autre, un week-end au village, il fuyait ses semblables, cloîtré dans son studio tel un bernard l’hermite au fond de sa coquille.

     

             En claquant la porte une bonne fois pour toutes, il m’avait privée, moi qu’il prétendait aimer, du réconfort de son affection — ce qui, à mes yeux, justifiait amplement ces reproches.

             Vengeresse, je glapissais, en mon for intérieur :

             — Si t’avais attendu un peu, crème d’andouille, je te signale qu’on aurait pu le faire, ce fameux voyage à Vienne dont tu rêvais depuis si longtemps ! Et j’aurais passé un hiver moins sinistre. Mais bon, quand on s’en fout de ce qu’éprouvent les autres…

     

             Il ne m’a jamais répondu, l’animal. 

             Les morts, ce n’est pas communicatif.

     

             Tout compte fait, je préfère les vivants.

     

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