•                                                      LE CLAN DES VEUVES

     

     

             Je ne m’aperçus pas tout de suite que le Clan des Veuves me battait froid. Elles étaient quatre — cinq avec Yolande qui les rejoignait sporadiquement. La plus âgée, qu’on surnommait Choupette, frôlait les quatre-vingt-dix ans et, sous des dehors joviaux, aimait à fredonner « Le grand air de la calomnie ». Marie-Angélique, nettement plus jeune mais aussi vipérine, reprenait le refrain en chœur, suivie de Mme Fournier, énorme et impotente, et de la vieille Martouque, toujours escortée de sa kyrielle de chats. Elles se promenaient en se tenant le bras ou s’alignaient  sur le banc de la place de l’église, d’où elles suivaient en ricanant les allées et venues du village. Pour des raisons qui me semblent évidentes, elles voyaient en moi une future recrue et s’en réjouissaient. Mais, l’arrivée de Castor avait brisé cet espoir dans l’œuf. Je n’oublierai jamais le jour où elles nous croisèrent, devant la boulangerie.  Nous nous donnions innocemment la main en discutant, comme de coutume, sur le mode complice. Sans m’interrompre, je les avais saluées d’un simple signe de tête — ce qui leur avait déplu. Depuis, elles détournaient le regard à notre approche, d’autant qu’au fil des jours, notre attitude, de plus en plus flagrante, ne laissait aucun doute sur la nature de notre relation. Ayant assimilé à une trahison cette entaille dans le lien conjugal posthume, le clan sanctionna mes mœurs en me collant sur le front l’étiquette « dépravée ».  Et je devins l’incarnation du mal.

             Loin de me déranger, cette hostilité subite me flatta. Cette fois, j’avais bel et bien gagné mon pari. Le cancer était passé au second plan, loin derrière le scandale des amours illicites. Et qu’on m’en tint rigueur évitait qu’on me plaigne — ce qui, finalement, était le but du jeu.  « Mieux vaut faire envie que pitié » aurait dit ma sainte mère, et pour une fois, je l’approuvais sans réticence.

                                                        


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                                                            LE DEVOIR DE BONHEUR

     

                            Soyons heureux, ne serait-ce que pour donner l'exemple.

                                                                                                     Jacques Prévert


             Rendons à César ce qui est à Césarine : quelqu’un d’autre, me fut, dans ce domaine, d’un grand secours. Un modèle a contrario, voyez ?  L’archétype exact de ce que, à aucun prix,  je ne voulais devenir.

             Cette personne, d’une dizaine d’années mon aînée, se nommait Yolande ; Yolande Neruda. Il fallait la voir arpenter les rues d’un pas de zombie, tractée par son caniche haletant. Elle se rendait sur la tombe de son défunt mari deux à trois fois par jour et n’ouvrait la bouche que pour se plaindre — du temps, en général, surtout s’il était beau.

             — Il fait lourd disait-elle, comme si, tel Atlas, elle portait toute la misère du monde dans son cabas.

    Elle ignorait, je pense, « le devoir de bonheur » que chacun de nous a envers ceux qu’il aime (ou a aimés), et se faisait une gloire d’incarner la souffrance sous son aspect le plus glauque. C’était sa conception de la fidélité. 

            Je plaignais sincèrement sa descendance, qui débarquait chez elle à tout bout de champ pour essayer de la distraire, puis s’en retournait bredouille, la tête et la queue basses.

             ­— Laissez-la tranquille, avais-je envie de dire. Vous voyez bien que son deuil est sa seule raison d’être. En l’en dépouillant, vous la tueriez !

             La vision de Yolande Neruda, à qui, inconsciemment, je me substituais, eût suffi, à elle seule, à me surmotiver.  De sorte que ce fameux « devoir de bonheur » devint mon objectif majeur, mon but, mon point de mire, ma quête sacrée ;  mon Graal.

     

             Or, pour m’aider à le conquérir, ce Graal, qui était mieux placé que le doux Perceval qui partageait ma couche ?

     

     

     


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                                                       L’EFFET CASTOR

     

     

      — Je craignais, me dit un jour Mélanie, que cette tumeur te file un méchant coup de vieux. Je t’imaginais déjà  hâve, cernée, voûtée, rasant les murs. Coup de bol,  tu es radieuse. Tu as même rajeuni que c’en est stupéfiant !

       Histoire de ne pas rester en rade, j’enchaînai  avec enthousiasme :

                    — Il y a des années que je ne m’étais pas sentie aussi bien dans ma peau.

                    Redonner à une femme brisée l’envie de rire, de chanter, de se fringuer rigolo et de croquer la vie à pleines dents, c’est pas du vrai travail d’artiste, hein, honnêtement ?

                    Nous, avec Mélanie, on appelait ça « l’effet Castor ».

     

     


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                                                             LA DISCRÈTE

     

    Nous passions tout notre temps libre, soit au bord de la rivière, soit sur les espaces verts du village — l’un en particulier, le petit St Roch, d’où l’on apercevait la crête des Pyrénées.

    Souvent, je comparais ces charmes estivaux aux solitudes figées de l’inquiétant mois de juin. Je me revoyais, assise à cette même place, regardant les enfants courir avec les chiens, tandis que Castor jouait « Natalia » de Moustaki. Mélanie, Barbara et Brigitte, adossées au rempart,  bavardaient  joyeusement. Claude allait et venait, son appareil photo en bandoulière ; Olivier débouchait une bouteille de rosé ; nous grignotions des fruits, des morceaux de concombre, du fromage de brebis, en admirant le coucher de soleil. Et je me disais : « Rien de tout ça n’est vrai. On fait semblant. On tourne un film,  dans un décor, ma foi, assez joli, et avec une musique parfaitement adaptée. Quand il sortira, j’irai le voir. Peut-être même achèterai-je le DVD — à moins que je n’arrive à le télécharger. »

             Ces souvenirs éprouvants étaient déjà loin, heureusement. J’étais, comme on dit, retombée sur mes pattes. Une fois le cauchemar dissipé, l’univers, ô joie,  avait recouvré son harmonie. 

    De temps à autre, pourtant, les ficelles de l’exécrable scénar réapparaissaient en filigrane. Mais je flairais le piège et restais prudemment en retrait. Ainsi, lorsque Mme Siniac,  échappant à la vigilance de son mari et de son fils, se jeta dans le vide — au petit St Roch, précisément —,  pour fuir la maladie d’Alzheimer qui la rongeait, ne me sentis-je pas concernée.  Tout au plus l’admirai-je, et pour cause : bien que cette idée m’ait effleurée à maintes reprises (et tenue éveillée durant des nuits entières), j’eusse été incapable de la mettre en pratique. Et à la réflexion, tant mieux. Car si mon but était de partir en loucedé sans déranger personne, ce n’était certes pas le moyen idéal. Dix camions de pompiers et une escouade de flics s’avérèrent nécessaires pour la récupérer, toute démantibulée, dans une anfractuosité rocheuse, sous les yeux de sa famille et de ses voisins en larmes.

     

    Ce soir-là, dans le fracas des sirènes et les éclairs de gyrophares, je  bénis ma couardise, et remerciai mentalement cette pauvre Mme Siniac. Son départ en fanfare m’avait remis les yeux en face des trous. Nulle pulsion suicidaire ne m’a plus effleurée, depuis.

     

     

                                                           

     

     


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                                  MON CANCER S’APPELLE GUILLAUME

     

    Le jour où un médecin me parla de mon « gliome » ­, je compris « Guillaume » et lui fis répéter. Non seulement parce que ça m’évoquait « Le Bruit des glaçons » de Bertrand Blier, mais surtout parce que c’était le nom du gars qui m’avait pris la tête (!) durant une bonne partie de mon adolescence. Bien que de cinq ans mon aîné, il avait jeté son dévolu sur moi et  m’épiait sans cesse, de la loge de concierge où vivaient ses parents. Sortais-je dans la rue ? Il en faisait autant. Allais-je à l’épicerie, à la boulangerie, au pressing ? Non content de me suivre, il m’y précédait, comme si mes intentions étaient inscrites sur ma figure. Me rendais-je à l’école ? Il m’y accompagnait — sans oser me parler, car ma mère le lui avait formellement défendu.

    — Méfie-toi de cet énergumène, me répétait-elle sans cesse. C’est de la sale engeance !   

    Son jugement lapidaire était dû, selon moi,  au physique ingrat de l’engeance en question. Imaginez un grand escogriffe  affligé, quelle que soit la saison, d’un rhume qui engluait ses narines de morve jaunâtre, et qu’il essuyait d’un revers de manche en reniflant bruyamment…  Avec le recul, je pense qu’il  devait souffrir de mucoviscidose ou un truc dans le genre, mais à l’époque, on assimilait cette maladie encore mal connue à un rhume chronique…

            

             Ah, que n’ai-je transgressé l’interdit maternel et balayé mes propres préjugés pour m’expliquer une fois pour toutes avec Guillaume ! Une bonne discussion aurait sans doute mis fin, clairement et en douceur,  à ce harcèlement qui m’horripilait tant.

             Au lieu de ça, j’eus la sottise de m’en plaindre à mes parents qui caftèrent aussitôt aux siens. Que leur dirent-ils ? Mystère. Mais à dater de ce jour, Guillaume disparut de la circulation. Tout le monde se demanda ce qu’il était devenu (à commencer par moi) , jusqu’au dimanche de Pâques où nous l’aperçûmes à la messe. L’église étant bondée, il ne restait plus le moindre prie-Dieu libre, sauf un, juste à côté de lui. Ma mère m’intima l’ordre de m’y agenouiller ; Guillaume en profita pour me glisser à l’oreille  :

      Ne t’inquiète pas, va, je ne t’embêterai plus : je suis pensionnaire à Saint Léonard.

    Je ne pus m’empêcher de frémir : cet établissement, tenu par des prêtres, avait une déplorable réputation. C’était  une espèce de « maison de redressement  », où étaient incarcérés, à la demande de leurs familles, des jeunes gens difficiles. Le bruit courait qu’il s’y passait des choses horribles… 

                  — Mais… pourquoi t’es là-bas ? m’étranglai-je.  Qu’est-ce que t’as fait de mal ?

                  Il me décocha un regard de biais.

    — Ton père nous a menacés de porter plainte si je m’approchais encore de toi, et comme on ne veut pas d’histoires…

    Je n’ai jamais revu Guillaume, car, six mois plus tard, nous déménagions. Mais par la suite, je n’ai plus pensé à lui qu’avec une boule de remords au fond de la gorge.


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