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                                      LA MORT QUI VIENT

                                       LA MORT QUI VA

                                       LA MORT VÉCUE

                                       LA MORT VISIBLE

                                       BOIT ET MANGE À MES DÉPENS

     

                                                                 Paul Éluard                                                                                    

                                                               
                                                                (Notre mort)

     

                      S’ensuivit, pour Sylvain, une vertigineuse descente aux enfers. Ce chantre — que dis-je ? ce militant de la liberté, se retrouva, du jour au lendemain,  prisonnier des multiples contraintes liées au traitement. Médocs, visites bi-quotidiennes des infirmières à domicile,  éprouvantes séances de chimio, de radiothérapie ; opérations, anesthésies, piqûres et tout le toutime.  Bref, ayant pris en grippe ce corps qui l’avait  trahi, il lui rendit, en quelque sorte, la pareille. Lui qui était la vitalité même — santé éblouissante, force colossale, appétit d’ogre — cessa de s’alimenter et ne me toucha plus. Pour cet ex-bon vivant,  toute sensualité était devenue maudite. Il ne différenciait plus le plaisir de la douleur, rejetant l’un et l’autre comme une dégradation. J’ai lu quelque part que les victimes de tortures ressentent souvent cela, ce dégoût absolu de leur propre chair.  La dysmorphophobie, ça s’appelle, je crois…

                      Moi, en revanche, je continuais à me sentir invulnérable. Mieux : face au délitement de l’homme que j’aimais, je m’érigeais en bouclier, en citadelle. L’amour est le rempart des mères et des amantes.  Leur carapace. Leur armure. La mienne, bien qu’illusoire, me paraissait sans faille, naïve que j’étais.

                         


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                                   FLASH BACK (SUITE)

     

             Le décor est planté ;  venons-en aux acteurs : un couple débarqué dix ans plus tôt dans ce minuscule village du Tarn. Lui — Sylvain — la quarantaine épanouie, et si beau que toutes les femmes se retournaient sur son passage.  Elle — c’est-à-dire moi —, nettement plus âgée, auteure comblée de quelque trois cents livres fantastiques ; ayant tous deux fui le chaos parisien pour un retour à la nature  dont ils estimaient, sans doute à juste titre, qu’il couronnerait vingt ans de vie commune et deux carrières bien remplies.

             — Dans un décor pareil, j’écrirai mes meilleurs romans, affirmait-elle.

             (Leur nid d’aigle, une bastide médiévale perchée sur un à-pic rocheux de trois cents mètres, dominait, de toute part, des coteaux verdoyants.)

            — J’ouvrirai une galerie, se réjouissait-il. On y trouvera des ouvrages rares, des objets insolites ; un cabinet des curiosités, pourquoi pas ?  Et les œuvres des artistes locaux.

             Bref, les projets ne manquaient pas.

              Durant l’heureuse décennie qui avait suivi, certains d’entre eux  s’étaient concrétisés. Cette grange du XVIème siècle dont la restauration avait, saison après saison, mobilisé toutes ses énergies à lui, par exemple. Ou cette saga d’humour vaguement arthurienne dans laquelle elle s’était lancée à corps perdu et qui remportait un gentil succès.

             Ça baignait, quoi.

             Les villageois  avaient, sans réticence, adopté ces hurluberlus  à la niake communicative, d’autant qu’au fil du temps, la fille de l’une et le frère de l’autre s’étaient installés à proximité  — or cette famille-là débordait de joie de vivre…

             Qu’ajouter à l’idyllique tableau, sinon  que rien, alors,  ne semblait devoir l’altérer ?

             Etrange sensation que celle d’une éternité lente, immuable, d’où toute ombre semble exclue à jamais.  Le bonheur  confère à ses adeptes une sorte d’invincibilité gouailleuse. Ils étaient — nous étions — dans cet état d’esprit quand la laide maladie s’attaqua à Sylvain.

     


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                                        FLASH BACK

            

    Tout avait commencé l’avant-veille — si tant est que l’enchaînement d’événements qui, pour la seconde fois, bouleversait mon existence, puisse désormais s’inscrire dans une quelconque logique temporelle.

             Ce festival du livre fantastique, je l’attendais depuis des semaines. C’était mon grand retour professionnel, après deux années de stand by. Mais pas que. C’étaient surtout mes retrouvailles avec Castor ; retrouvailles qui, compte tenu des circonstances, me faisaient méchamment gamberger. Les êtres sont ainsi faits que, dans la nuit la plus noire, ils se raccrochent aux clignotements d’une étoile ; que la moindre lueur au bout du tunnel ranime leurs forces vives. De l’espoir, ça s’appelle. Or, depuis peu, cet espoir avait pour moi un nom. Un visage. Un sourire entre parenthèses. Une tignasse grisonnante. Des yeux d’un bleu lavande cernés de rides malicieuses…

             Et un humour, surtout. Un putain d’humour qui m’avait maintenu la tête hors de l’eau durant  mes longs mois de naufrage.

             Dans ce salon jadis avenant où, jour après jour, la mort creusait son trou,  l’écran de l’ordinateur était devenu  l’issue de secours. La porte ultime. Les écrans des ordinateurs, devrais-je dire, puisque nous avions chacun le nôtre, tout comme nous possédions deux chiens, deux canapés —  mais un seul feu, en revanche,  qui brûlait nuit et jour car Sylvain craignait le  froid.

     

     


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  •                                           LA MINUTE DE VÉRITÉ

     

     

                La sentence tomba comme un couperet :

     — Lésion cérébrale.

      Je sursautai 

      — Une lésion ?  Mais… je ne me suis cognée nulle part !

       La neurologue de garde haussa les épaules.  C’était, ma foi, une fort jolie personne, grave et calme, à qui la blouse blanche seyait à ravir.

                   — Une tumeur, si vous préférez, précisa-t-elle, en me montrant la chose sur le DVD de l’I.R.M.

                   Non, je ne préférais pas, mais de là à en faire état… On a sa fierté, tout de même !

                    — Un cancer, vous voulez dire ?  suggérai-je d’une voix tremblante.

         Elle hocha vaguement la tête     

                     — C’est vous qui avez prononcé le mot, pas moi…

                     Cela  semblait la soulager.

                     Curieusement, moi aussi : les mystérieux symptômes qui m’avaient alertée portaient enfin un nom.

          (Le terme « soulager » peut a priori sembler incongru dans un tel contexte, mais disons qu’être répertoriés les rendait, quelque part, moins  flippants. C’est le propre du langage, de cerner l’indicible.  De l’apprivoiser en quelque sorte. Or, apprivoiser ce qui m’arrivait, tenter d’en comprendre  les causes et d’en maîtriser les effets, était ce dont j’avais, en ce moment,  le plus besoin.)


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  •  Bon, je ne peux pas vous laisser tomber plus longtemps. J'ai donc décidé de vous livrer par petits bouts mon tout dernier livre, celui où je raconte ce qui m'est arrivé depuis l'hiver dernier (une sorte de "Moment de solitude" grandeur nature, en somme). Pour ceux qui préfèrent les "vrais" livres, la version papier sortira au printemps prochain avec une magnifique couverture du sieur Castor Tillon. Mais en attendant, vous aurez un petit avant-goût des dernières aventures de la mère Gudule, tatatam !

     

     

     

     

                                   LE BEL ÉTÉ

     

     

                                                Encore une fois dire « je t’aime »

                                                Encore une fois perdre le nord

                                                En effeuillant le chrysanthème

                                              Qui est la marguerite des morts

     

                                                                             Georges Brassens                                                                              (Le Testament)

                                                           

     

     

             Il fallait que j’écrive cette histoire. Il le fallait absolument. 

             « Le destin t’offre sur un plateau un thème exceptionnel, me répétais-je sans cesse. Tu ne vas pas le gâcher, tout de même !  Ce ne serait pas pro… »

             Encore fallait-il trouver le ton adéquat. Ni cynique, ni larmoyant, ni pompeux, ni résigné. Ni bêtement défoulatoire. Ni à prétention psychanalytique.

             Ni surtout, surtout, auto-complaisant.

     

             Les semaines passaient ; je tournais autour du pot. Parfois, une phrase me titillait ;  bien ou mal gaulée, c’était secondaire. Je la notais, je la biffais. Je râlais un bon coup. Et je recommençais.

    — T’inquiète, disait Castor, ça viendra lorsque ça viendra.

    Il avait raison. Un jour, à force, c’est venu.

     

     

             Voilà pourquoi ce livre est une ode à la vie, à l’amour, et, n’en déplaise aux esprits chagrins, un véritable chant de reconnaissance.

     

     


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