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                                                             CASTOR, LE RETOUR

     

                      Grâce à Pascal, un ami maçon soigneusement briefé par Sylvain avant son départ, la galerie prenait forme. Elle s’acheva sans que cela me tire de mon marasme. Sauf…

                      … sauf qu’une idée me vint, pas bête, finalement : et si je proposais à Castor d’y exposer ses toiles ?

                      — Faudrait que tu viennes passer quelques jours au village, pour repérer les lieux, suggérai-je finement. Tu crois que ce serait possible ?

                      Point ne fut besoin d’insister. Il était libre comme l’air, et la distance ne le rebutait pas. Non plus, d’ailleurs, que la cohabitation temporaire avec une  veuve minée à la fois par la solitude, la météo et une tragique carence d’inspiration.

                      En fait, cet homme-là n’avait peur de rien.

                      Il débarqua donc sous une pluie battante, après s’être perdu en route — car, en plus d’être cool, il était distrait —, avec, dans ses bagages, deux cadeaux somptueux : un portrait de moi, flatteur s’il en est, et un tableau intitulé « Circé » que j’avais repéré sur son site, et dont je rêvais comme couverture pour un de mes livres.

                      Nous les accrochâmes aux murs du salon. Et commencèrent pour moi quinze jours délicieux.

     

     


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                                                       FAITS D’HIVER

     

     

             Sylvain mourut le 2 janvier,  inaugurant une véritable ère glaciaire. L’hiver 2013, qui avait débuté en octobre — chose rarissime dans le Sud-Ouest où les arrière-saisons sont d’ordinaire clémentes — semblait ne jamais devoir s’arrêter. Février, mars, puis avril,  battirent tous les records d’intempéries de ces dix dernières années. « Le temps est en harmonie avec mes états d’âme » me disais-je, tandis que la tempête battait les vitres, transformant le paysage en une litho de Dürer : ciels tourmentés, carcasses d’arbres tordues par l’ouragan, éclairs aveuglants, sombres horizons.

                      Histoire d’être moins seule, je guettais les messages de Castor Tillon, toujours fidèle au poste, si bien que nous prîmes l’habitude de passer nos soirées à chatter sur l’écran. On s’envoyait des morceaux de musique, des extraits de films, des confidences, parfois. Et, bien sûr, des bons mots. Vers minuit, nos adieux s’agrémentaient de « bisous » tarabiscotés, dans toutes les polices disponibles sur le Net ; c’était à qui posterait les plus spectaculaires, et, vu mon incurie informatique,  il gagnait toujours. Durant les mornes semaines où, recluse chez moi, je tentais en vain d’écrire, de lire, de me gaver de vieux feuilletons pour contrer l’absence de Sylvain,  ces rendez-vous virtuels  prirent petit à petit une importance primordiale. Ils étaient, comment dire ? ma bouffée d’oxygène, mon repère, mon point d’appui. Mon p’tit rayon de soleil dans la grisaille ambiante.

     

     


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                                                  RENCONTRE 

     

                      Vint le mois de juin, et, avec lui, la Comédie du Livre de Montpellier où, sollicitée par un ami libraire,  j’acceptai de me rendre.  (La chose est assez rare pour être signalée : estimant ma présence indispensable à mon malade, je refusais tout déplacement depuis fort longtemps).  J’annonçai le scoop  sur mon blog, en précisant : « Ceux qui seraient tentés par un p’tit brin de causette seront les bienvenus ! ». Ainsi eus-je le plaisir de retrouver Rémy G., un copain écrivain qui habitait la région, et que je n’avais plus vu depuis des lustres…

     

                      Je signais, sagement  assise à mon stand, quand soudain apparut un homme vêtu de noir qui, surgissant d’entre les piles de livres, me chuchota gravement :

                      — Je suis Castor Tillon. 

                      Le brouhaha ambiant couvrant sa voix, je lui fis répéter.

                      — Oh ! Castor ! m’écriai-je quand je réalisai.

                     Et, ni une ni deux, je lui sautai au cou.

                     Quelques minutes plus tard, attablés devant un verre, nous faisions plus ample connaissance.

                     Contrairement à ce que laissaient supposer ses  coms rigolards, c’était quelqu’un d’infiniment pudique et réservé. J’appris, ce jour-là qu’il était pastelliste (ce que me confirma, le soir même, son site internet) et adorait les animaux — les insectes en particulier, qu’il photographiait à foison.

                    J’appris également — avec une confusion facile à deviner — qu’il vivait en Auvergne.  Six cents bornes pour deux trois dédicaces et dix minutes de conversation, c’était dingue, non ? Ce coup-là, juré-craché, on ne me l’avait encore jamais fait…

                      Durant une bonne partie de la journée, Castor  louvoya de table  en table.  A chacun de ses passages, nous échangions un regard complice, de sorte que vers cinq heures du soir, lorsque je m’inquiétai de mon horaire de retour, il me proposa tout naturellement :

                      — Si ça t’embête de prendre le train, je peux te ramener en voiture.

                      J’eus une seconde d’hésitation — juste une. Après tout, le long trajet qu’il s’était imposé trouverait peut-être sa justification dans cette heure et demie de tête-à-tête routier ? 

                      — On me raccompagne, lançai-je au libraire, ahuri. Garde mon billet, tu te le feras rembourser par la SNCF !                 

                      J’appris, bien plus tard, qu’il s’était inquiété de me voir ainsi partir avec  un inconnu. Il ne fut pas le seul.

                      — Et si ç’avait été un serial killer ? s’effara un de mes potes, auteur de thrillers sanglants, à qui je narrai la chose.

                      Je ne souffrais pas, par chance, de ce genre de parano.

                     Sylvain, non plus. Quand je lui annonçai que je rentrais avec Castor,  il mit un hachis Parmentier au four et prépara la chambre d’amis. L’irruption dans notre vie de ce copain virtuel qui, subitement, ne l’était plus, se fit donc dans la décontraction la plus totale. D’autant que le repas était délicieux.

     

     

     

                                      


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                                               LE VISITEUR DU SOIR

     

     

             Si les détails morbides qui précèdent ont pu décourager certains lecteurs, je les prie par avance de m’en excuser. Ils n’avaient pour but que de cibler l’état d’esprit dans lequel je me trouvais quand le miracle eut lieu. Oui, miracle ; à mes yeux le mot n’est pas trop fort (en dépit de sa connotation religieuse, que, bien entendu,  je conteste).

                      Cette porte de secours dont je parle plus haut, quelqu’un venait régulièrement y frapper. Un lecteur du blog où, chaque matin, sous le titre générique de « Grands moments de solitude »,  je publiais l’une des  anecdotes dont s’émaille mon passé d’indécrottable gaffeuse. Incapable de me lancer dans un véritable travail littéraire  — toute mon énergie étant mobilisée ailleurs —, je défoulais mon besoin d’écrire dans ces petits textes  d’autodérision qui me permettaient à la fois de ne pas « perdre la main » et de m’évader l’espace d’une demi-page. Or, un internaute au pseudo rigolo  (Castor Tillon) suivait attentivement ma rubrique quotidienne. Ses commentaires,  souvent, m’arrachaient des gloussements, car il jouait habilement avec les mots, et je raffole depuis toujours des calembours, palindromes, contrepèteries, etc.  A tel point que Sylvain remarquait à chaque fois :

                     — Toi, tu viens de recevoir un post de Castor Tillon !

                      Je le lui lisais tout haut,  il souriait  (il n’avait plus, je crois, la force de rire) et nous tombions d’accord pour affirmer que ce genre de message était mille fois plus stimulant que les mails compassionnels.

     

     


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                     UN RÊVE, PAR LA SUITE, VINT POLLUER MES NUITS…             

     

                      Il débutait par un souvenir imprimé au fer rouge dans ma mémoire. Celui de ce soir d’hiver où, après plusieurs heures d’agonie, Sylvain avait enfin lâché la barre. Je m’étais opposée à son transfert à l’hôpital — sachant que rien ne l’effrayait davantage mais qu’il n’était plus en mesure de le faire savoir. Sous morphine depuis la veille, il somnolait dans les coussins du canapé, près de ses chiens. Le feu crépitait entre les chenets, une pluie serrée cinglait les vitres côté ravin. La vieille horloge comtoise, réparée à grands frais, égrenait les minutes — quand elle ne sonnait pas les heures. Assise devant la cheminée, je pianotais sur mon clavier. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? La mort, à l’évidence, rôdait autour de nous. Quand Sylvain bascula, je me précipitai pour le prendre dans mes bras. Sa joue se retrouva collée contre la mienne tandis que progressivement, sa respiration, tout d’abord sifflante, prenait un rythme saccadé, de plus en plus haletant jusqu’au râle final. Je balbutiais des paroles sans suite, qui se voulaient apaisantes mais n’étaient, en fin de compte,  que l’expression de ma propre peur. Soudain — et l’onirique, ici, se substitue au réel —,  un spasme le raidissait et, de sa bouche entrouverte, s’échappait comme une buée pourpre, à l’odeur violemment organique, qui nous nimbait quelques instants, puis, par l’oreille, je pense, s’engouffrait dans ma tête où elle pondait un œuf.

                      Niaise métaphore, m’objecterez-vous ; mais ne le sont-elles pas toutes ?  

     

     


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