• Chapitre 48

      Résumé des chapitres précédents : Nora fait de gros efforts pour tuer le temps, pendant que Charlie répète avec la troupe.

     

             Une semaine de ce régime, et Nora craque. Un soir, Charlie la trouve en larmes, roulée en boule sur elle-même, glacée et hoquetant à fendre l'âme.

             Il la prend dans ses bras, la berce, lui donne des petits noms. La réchauffe pouce par pouce avec tant de doigté qu'elle finit, à la longue, par s'apaiser. On ne vantera jamais assez le pouvoir des caresses, surtout les siennes : il a des mains de fée cet homme-là.

             — Ça va mieux ?

             Elle renifle, en réclame encore un tout petit peu.

             — Qu'est-ce qui t'arrive ? demande-t-il, après avoir.

             Et elle :

             — On était si heureux...

             — On ne l'est plus ?

             — Ben... Tu vis de ton côté, moi du mien, si c'est pour en arriver là autant se quitter tout de suite.

             Ça, c'était prévisible. Il en aurait mis sa bite à couper, si elle ne lui était pas aussi indispensable — surtout dans le cas présent.

             — Mais tu disais que..., proteste-t-il néanmoins.

             — Oh, ce qu'on dit, tu sais !

             C'est tout elle, ça. Elle dissimule, fait sa kékée, joue les funambules au-dessus du précipice jusqu'à ce que, bleum, sans préambule, elle perde, au sens propre du terme, l'équilibre. Même topo qu'il y a cinq ans.

             — T'as bien pris tes médocs ? s'assure-t-il, méfiant.

             Elle a.

             Scrupuleusement.

             Ce dérapage n'est pas sa faute à elle, elle peut le lui jurer.

             « Inutile de chercher des alibis foireux, se dit Charlie. L'unique responsable, en l'occurrence, c'est moi. Cette petite, j'en avais la garde. La maintenir à flot, c'était ma mission sacrée, mon but, ma raison d'être. Je ne m'en tirais pas trop mal, d'ailleurs. L'ombre menaçante de l'HP n'obstruait plus, depuis belle lurette, notre horizon. Qu'est-ce qui m'a pris, bougre d'andouille, de mettre tout ça en péril ? De — par foutue ambition, n'ayons pas peur des mots —  saper l'édifice à sa base, au risque d'ensevelir Nora sous les décombres ? Ça ne te suffisait pas qu'elle te doive sa patte folle ? Tu veux aussi l'achever ? »

             — Allez, ma belle, on se casse !

             — Hein ?

             — On retourne chez nous, et pas plus tard que tout de suite. Prends tes affaires et rejoins-moi en bas, je fais chauffer le moteur.

             Abasourdie, Nora obéit. Lave dare-dare les trois tasses qui traînent dans l'évier, tapote les coussins, débranche la télé, baisse les stores. Puis ferme à double tour et rend la clé à la concierge.

             Comme elle embarque, Charlie, qui téléphonait, la clope au bec, raccroche.

             — Tu t'es remis à fumer ?

             — Mmmm.

             Sans commentaire.

                                                                                                                                            (A suivre)

     


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  • Chapitre 47

      Résumé des chapitres précédents : Seule dans le petit appartement de la rue du Chevaleret, Nora se demande comment occuper les douze heure à venir.

     

             — Revenons au programme de la journée, marmonne Nora en tournant dans son Nes. Qu'est-ce qui me tenterait ? Une balade au bord de la Seine ? Pas vraiment. Anne ? Bof, d'ailleurs elle travaille. Lire ? Fichtre non. Dormir ? J'ai eu ma ration et même bien au-delà. Alors ?  

             Son breuvage avalé, elle s'en prépare un second. Tourne en rond. Un troisième. Arrêt devant la glace.

             — Quelle tignasse ! Si je m'offrais le coiffeur ? Ça va pas, non ? Dilapider l'agent du ménage alors qu'il suffit d'une paire de ciseaux !  

             Un quatrième café.

             Tout en buvant, elle explore les placards et dégote, ô merveille, une vieille télé qu'elle branche à tout hasard.

             — Ouaiiiiis, ça marche ! 

             Enfin, si on peut appeler « marcher » ce brouillard pointilliste dans lequel se meuvent des formes... En revanche, le son est bon.

             Nora réintègre la paillasse tenant lieu de lit et saute dans l'écran, une pierre au cou. Quand Charlie rentrera, vers les huit heure du soir, il la trouvera ainsi, prostrée, hagarde, la pupille dilatée par l'effort et frisant l'overdose. Il lui rendra vie d'un baiser, et c'est le sourire aux lèvres qu'ils descendront manger un morceau.

             — T'as passé une bonne journée ?

             — Excellente, et toi ?

             — Idem.

             — Tu ne t'es pas trop ennuyée ?

             — Pas une seconde.

             — Tu tiens le coup, alors ? J'ai pas à m'en faire ?

             Elle rit.

             — Regarde-moi, pépère ! Un roc !

                                                                                                                                             (A suivre)


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  • Chapitre 46

     Résumé des chapitres précédents : Ça y est, les répétitions commencent. Bien que Charlie soit contre, Nora a tenu à l’accompagner. Tant pis si elle reste seule toute la journée. Au moins, ils dormiront ensemble...

     

             — Te bile pas pour moi, je suis un vrai coq en pâte, affirme Nora.

             Elle a de la lecture, le hamac, les WC sur le palier, un fast-food à côté. Et le centre commercial de la place d'Italie à un quart d'heure de marche, au cas où.

             Pas vraiment  rassuré, Charlie s'en va, la laissant livrée à elle-même. Il a rencard avec ses comparses à neuf heures tapantes, dans leur nouveau local : un entrepôt aménagé le long des quais.

             La porte à peine refermée :

             — Tâchons de ne pas perdre notre temps, décide Nora. Il y a quoi, dans cette foutue bibliothèque ?

             Que dalle. Des nanars sans le moindre intérêt, et même pas la queue d'une BD. Anne a horreur de ça. Quand elles étaient gamines, c'était un de leurs sujets de discorde. Un parmi tous les autres. La grande rationalisait jusqu'à ses envies de pisser, la petite arborait une cervelle pleine de trous. Aujourd'hui, la grande est avocate, la petite se bricole l'existence que l'on sait. Et là, tout de suite, se demande comment diable elle va pouvoir tuer les douze heures à venir.

             — Première étape : le café.

             Cela s'impose. Avant sa dose de caféine matinale, l'homme n'a rien d'humain. La femme non plus. Lorsque Dieu extirpa Adam de sa gangue d'argile, ce fut, n'en doutons pas, à l'aide d'un expresso. D'où le caractère sacré du breuvage et, par voie de conséquence, de son créateur.

             Elle court remplir sa petite casserole sur le palier, allume le camping-gaz. Et tandis que l'eau chauffe, se penche à la fenêtre. Le soleil, par chance, est de la partie ; salut, camarade ! Vues d'ici, les voitures qui circulent sur le pont de Tolbiac ressemblent à un jeu vidéo.

             Laquelle je choisis ? La rouge. Vroum, je double la bleue, la noire, je me rabats, je remets ça avec la grise, la blanche maintenant, oui, oui, victoire, je les gratte toutes ! Tiens, c'est quoi, ce bruit ? Ah, l'eau qui bout. 

                                                                                                                                          (A suivre)

     


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  • Chapitre 45

      Résumé des chapitres précédent : Horreur ! Le téléphone portable de Charlie, après s’être fait oublier quelques temps, vient de se manifester.

     

             Nora a un mouvement de recul. Ça y est, l'étendard sanglant est levé !

             — Allo ? s’empresse Charlie. Ah, salut Boris !

             Elle saute du tronc, s'éloigne de quelques pas. Non par discrétion, cela va sans dire, mais par pur instinct de conservation.

             « Ne sont-ce pas des girolles que j'aperçois, là-bas, au pied de cette souche ? Allons vérifier : Charlie les adore en omelettes et, au moins, je serai hors de portée de sa trahison. » 

             Quelques minutes passent, au cours desquelles Nora constate que 1) les girolles en question ne sont, en fait, que de vieilles vesses-de-loup à moitié becquetées par les vers  2) l'âme humaine réserve bien des surprises à qui se donne la peine de l'observer. Prenons la sienne, par exemple, déterminée à ignorer l'échange de propos téléphoniques, mais, paradoxalement, l'invitant à tendre l'oreille afin d'en saisir quelques bribes au passage.

             Sur un : «  Allez, à plus ! », Charlie refourre l'immondice parlant au fond de sa poche et Nora rapplique dare-dare.

             — Qu'est-ce qu'il te voulait, l'autre ? (ton détaché)

             Bien que le cul entre deux chaises, Charlie cache mal son enthousiasme.

             — Il a trouvé un local, décroché des contrats, et les répétitions vont commencer.

             — Faut que t'y ailles, alors ?

             — Ben... (regard fuyant) ouais...

             Nora se mordille les lèvres qui, sous l'agression, resplendissent.

             — On part quand ?

             Silence embarrassé. Charlie fait craquer ses phalanges.

             — Tu tiens absolument à venir ?

             Elle ouvre des yeux ronds.

             — Pourquoi tu me demandes ça ?

             — Je préférerais que tu restes ici : tu vas t'emmerder à mourir en m'attendant.

             — Ah parce que, ici, je ne m'emmerderai pas, peut-être ?

             — Ce n'est pas pareil : tu as tes bêtes, tes occupations. On va bosser tout le temps, tu comprends ? Je ne serai pratiquement jamais là. Tu t'imagines passant tes journées à Chevaleret, dans vingt-cinq mètres carrés, le bruit des trains et même pas l'eau courante ?

             — Au moins, on dormira ensemble.

             Une nuit sans lui... elle en frémit ! D'ailleurs, n'est-ce pas réciproque ?

             — Si, bien sûr !

             — Ah, tu vois, toi non plus, tu ne peux pas te passer de moi. Ma mère me répétait toujours (elle chantonne) : À prendre la route/ sans son casse-croûte/ l'imprévoyant craint /de périr de faim.  Te voilà prévenu... Et ne me réponds pas qu'il y a de quoi bouffer sur place, ou je t'arrache les yeux ! 

             Désarmante. Elle est désarmante. Là réside sa force — ou, du moins, ce qui en tient lieu : une sorte d'entêtement puéril contre lequel tout argument sensé se fracasse.

             — Après tout, si tu veux venir... C'est ton problème, pas le mien, admet Charlie à regret.

             Il s'était juré de ne plus jamais l'embarquer dans cette galère et peste contre sa propre faiblesse. N'est pas tyran qui veut, hélas.

             — Alors, on part quand ? insiste-t-elle.

             — Le plus tôt possible.

             Comme on dit, le sort en est jeté.

                                                                                                                                              (A suivre)



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  • Chapitre 44

      Résumé des chapitres précédents : Le panneau « danger » clignote dans la tête de Nora. Boris s’est séparé de sa femme. C’est pas un signe, ça ?

     

             Voilà la clairière. Un creux dans la verdure où la lumière s'engouffre à bouche-que-veux-tu. C'est, généralement, le but de la promenade. Quelques troncs abattus pourrissent sur l'humus, répandant, même en pleine canicule, une âcre odeur de marécage — un fumet de sexe, prétend Nora qui en raffole. Ils s'installent à califourchon sur le plus gros.

             — T'as pas vraiment la frite, toi, en ce moment, constate Charlie.

             Elle hoche la tête. Élémentaire, mon cher Watson !

             — Qu'est-ce qui se passe ?

             L'univers se fissure, les équilibres cosmiques s'effondent, t'as pas remarqué ?  

             — Rien, rien du tout... Des trucs de nana...

             Question et réponse procèdent de la même politique de l'autruche. Un flagrant délit de mauvaise-foi. Devant les prémices de l'Apocalypse, de deux choses l'une : ou on tient tête au cataclysme, au risque de tout prendre en pleine poire, ou on lui tourne le dos, quitte à se faire entuber par les effets secondaires. 

             Pile ou face.

             Face.

             — Comment peux-tu envisager une carrière avec un boulet comme moi à la patte ? attaque Nora.

             Regard noir de Charlie.

             — Celle-là, je l'attendais ! Je ne sais pas ce que tu es en train de nous triper dans ta p'tite tête, mais ce n'est pas joli-joli. Alors, sois sympa, laisse-moi en-dehors de la combine. Je n'ai rien à me reprocher, et tu le sais bien. Je suis même prêt à tout laisser tomber si ça te pose trop de problèmes. Rien au monde n'est plus important pour moi que toi et moi, j'ai pas l'intention de nous mettre en péril.

             Il a progressivement haussé le ton, si bien que la dernière phrase ébranle la clairière comme un tonnerre de Zeus, entraînant un bruissement d'ailes massif.

             «  Qu'il est beau, mon mien, quand il est en colère ! » s'extasie Nora.

             Sa peur s'est envolée en même temps que les oiseaux. Elle se laisse aller contre lui, boit l'engueulade à même sa bouche.

             C'est à cet instant précis que, du corps qu'elle étreint, s'échappent quelques notes insolites.

                                                                                                                                        (A suivre)

     


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