• Retour à la nature

            Courant soixante-dix, nous décidons, Alex et moi, de tourner le dos à la civilisation. Foin du confort débilitant, il est grand temps de retrouver les « vraies valeurs » ! Avec l’aide de mes parents, nous achetons, en bordure du village de Launoy, près de Soisson, une fermette à retaper. L’endroit est idyllique (je l’ai longuement décrit dans « J’irai dormir au fond du puits »), il y a l’électricité, l’eau à la pompe, le feu dans la cheminée et un grand potager. Que souhaiter de plus pour élever notre nichée — qui ne se compose encore que de Frédéric et Olivier, onze et huit ans ?

             On s’arme d’une marteau, d’une truelle, de beaucoup de courage, et on dit aux garçons : « Allez courir les champs, ça vaut mieux que la télé ». Ce qu’ils s’empressent de faire, de peur, sans doute, de devoir donner un coup de main.

             C’est l’été, le temps est superbe, les travaux progessent lentement mais sûrement. Nos sauvageons ne réapparaissent qu’aux heures des repas ; ils sont affamés, tout bruns, en pleine forme. Rien à voir avec les gamins faméliques de la ville !

             — On a découvert un trésor, nous annoncent-il un jour. 

             Avec des mines de conspirateurs, ils nous emmènent visiter leur planque : un petit poulailler en ruine, accolé au flanc de la maison. Et là, qu’apercevons-nous, parmi les herbes folles et la fiente séchée ?

             Un obus.

             Un vrai. Un peu rouillé, certes, mais entier.

             Entier ?

             Ni une ni deux, Alex chope un gamin, moi l’autre, et nous détalons hors de portée d’une éventuelle explosion— c’est-à-dire à une bonne centaine de mètres.

             — Où l’avez-vous trouvé ? s’enquiert mon mari d’une voix cassée par l’émotion.

             — Dans la carrière, répond Frédéric. Les enfants d’ici font la collection. Ils disent que ça date de la guerre de 14.

             — Tu crois que cet engin peut encore péter ? demandai-je, en proie à un flip monstrueux.

             Alex m'assure que oui : ce genre d’accident arrive régulièrement.

             — Allez, tous en voiture, ajoute-t-il. On file à la gendarmerie ! 

     

             Nous y avons passé l’après-midi. Frédéric et Olivier, interrogés par les gendarmes, n’en menaient pas large. Finalement, un spécialiste du déminage s’est rendu sur place, et a embarqué l’obus (qui était inoffensif), de sorte qu’en fin de journée, nous avons pu rentrer chez nous.         

             Nos fils, impressionnés par tout ce branle-bas, nous ont juré de ne plus jamais toucher aux « bombes ».  Je ne sais pas s’ils ont tenu parole, mais en tout cas, ils sont toujours là !

     


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  • Episode 94

             Résumé des chapitres précédents : nos trois héros sans peur et sans reproche, cachés à l’arrière du camion, attendent que les sbires d‘ Ibn-el-Zarzour chargent les conteneurs en provenance de la BNS.

     

             Dans l’obscurité suffocante de leur cachette, ils entendirent revenir les militaires. Ça piétina, ça lança des ordres secs en arabe, ça aboya, même, par moment. Quelqu’un fut violemment poussé dans la remorque et faillit écraser Chouchou qui poussa un contre-ut (qui se perdit dans le bouhaha, heureusement), puis le camion démarra.

             De conteneurs, point.

             Pas la queue d’un.

             — Mais..., souffla Zoé, stupéfaite.

             À tâtons, elle chercha Branquenstein pour le prendre à témoin. Bien que silencieux, ce dernier semblait aussi ahuri qu’elle. Quant à Chouchou, il s’était carrément endormi.

             Il n’était pas le seul. Dans le camion règnait une chaleur moite invitant à la somnolence, de sorte que les militaires, assis sur des bancs, dodelinaient de la tête. Certains d’entre eux ronflaient, la Kalachnikov entre les genoux et la joue posée sur le canon. Seul le prisonnier se tortillait comme un ver, en marmonnant des imprécations.

             Cela dura, oh, une bonne heure, voire deux. Nos héros avaient pardu toute notion du temps. Eux aussi, saisis par la torpeur ambiante, piquaient du nez dans l’ombre, lorsque soudain...

             Ce fut d’une brièveté et d’une violence sans nom. Des cris extérieurs éclatèrent ; des galops de chevaux, des coups de feu. Le camion freina net. L’habitacle, envahi par une horde hurlante, fut subitement le théâtre d’affrontements sanglants. La bâche qui recouvrait la remorque fut arrachée, livrant ses occupants à la morsure ardente du soleil.

             Le prisonnier, bien qu’ayant les poignets attachés, sauta dehors.

             Zoé en fait autant, suivie par Branquenstein qui traînait Chouchou, à moitié dans le cirage. Ainsi, tandis que dans le camion le combat faisait rage, se retrouvèrent-ils en plein désert. 

                                                                                                                                   (A suivre)

     


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    Prophylaxie

           Nous avions au Liban des bidets merveilleux, munis d’un petit jet divinement bien placé qui transformait l’hygiène en une partie de plaisir. Un jour où j’en chantais les louanges à mon frère, il m’annonça tout de go :

             — Tu sais que maintenant, ils sont interdits ?

             La nouvelle me fit l’effet d’une bombe. Grands dieux ! La foutue morale de ma mère sévissait-elle jusque dans le design sanitaire ?

             — Pourquoi ? m’enquis-je, sur la défensive.

             — Ce sont des vecteurs de maladies vénériennes.

             Ah bon, c’était pour la bonne cause ? Alors, rien à redire.

     


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  •  Episode 93

              Résumé des chapitres précédents : Zoé a saboté le camion des militaires en mettant une patate dans le tuyau d’échappement (preuve qu’elle maîtrise AUSSI la mécanique ; décidément, cette femme sait tout faire avec ses petites mains !)

     

             Ayant regagné leur observatoire, notre trio put assister à la déconfiture des émissaires de l’émir, à leur colère spectaculaire, mélange de glapissements, de gesticulations et de coups feu tous azimuts, ainsi qu’à leur impuissance face à une panne inexplicable (vu qu’ils avaient tous le nez dans le capot, alors que le problème se situait à l’autre bout).

             Pendant ce temps, le déchargement du cargo se poursuivait. Le contenu de sa soute, transporté par grue, fut entreposé dans d’immenses hangars. 

             Il fallut presque une heure avant que la dépanneuse, appelée en urgence, ne se pointe, et trente secondes à peine pour que le garagiste découvre le pot aux roses. On imagine sans mal la fureur des militaires ! Dans leur rage, ils s’apprétaient à fusiller tout le monde quand un jeune docker demanda la parole. Et Zoé le vit nettement mimer l’introduction de la pomme de terre, puis indiquer du doigt la direction de l’hôtel.

             — Merde, quelqu’un nous a vus ! s’étrangla-t-elle. Faut qu’on se casse fissa !

             Ils sortirent de justesse, avant l’arrivée en fanfare des militaires. Et tandis que ces derniers envahissaient l’établissement, ils se glissèrent... dans le camion.

             Quelle bizarre idée, de se jeter dans la gueule du loup, me direz-vous. Certes, mais c’était aussi le plus sûr moyen de rejoindre, au plus vite, le palais d’Ibn-el-Zarzour. Et surtout de ne pas perdre le chargement de vue !

             Des bâches traînaient à l’arrière du camion ; nos intrépides héros se planquèrent dessous et attendirent.

             Vous aussi, vous allez attendre. Le prochain épisode, eh oui ! Après-demain... C’est long, deux jours de suspens, gnierk, gnierk, gnierk !

                                                                                        ( A suivre)

     


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  • Grosse trouille dans la pénombre

            Se faire peur à soi-même, je connais. Ça m’est arrivé un nombre incalculable de fois. Comme ce fameux soir d’été 1995...

             Nous étions à la ferme, en Anjou. Cette ferme se composait de deux bâtiments : une maison d’habitation, où vivait Olivier avec femme et enfants, et une enfilade de grange, écurie, étable, remise à bois, que Sylvain restaurait dans ses moments perdus. Durant plusieurs étés, nous avons donc « campé » dans cette longère ouverte à tous vents, sous les poutres d’où pendaient des toiles d’araignées centenaires...

             Ce soir-là, donc, tandis que tout le monde joue aux cartes chez Olivier, j’écris ; j’ai promis à Jean Rollin un roman pour la rentrée. Or, selon mon habitude, je situe l’intrigue dans l’endroit où je me trouve. En gros, une petite fille assassinée a été enterrée dans une grange désaffectée qu’un couple de Parisiens achète vingt ans plus tard, pour la transformer en résidence secondaire. À leur contact, l’esprit de la morte se réveille, îvre de vengeance...

             Je suis complètement engloutie dans mon récit quand, relevant par hasard la tête, je constate : 1) que la nuit est tombée 2) qu’une ombre épaisse m’enveloppe, faiblement dissipée par le halo de l’écran 3) que je tourne le dos à l’endroit exact où j’ai situé la tombe du fantôme. De plus, le vent qui vient de se lever gémit entre les pierres disjointes...

             Cette plainte macabre, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Une trouille monstre me saisit. Plantant mon texte au beau milieu d’une phrase, je prends mes jambes à mon cou et file vers la maison voisine, où mon irruption n’interrompt même pas les joueurs.

             Il me faut dix bonnes minutes et un verre de rosé pour me remettre. Cette fois, promis-juré, j’arrête d’écrire des abominations. Il y va de mon équilibre, merde !

     

               « Petite chanson dans la pénombre » paraîtra six mois plus tard, aux éditions Florent-Massot. Il sera suivi de nombreux romans du même acabit qu’on peut lire, aujourd’hui, réédités dans deux gros recueils : « Le club des petites filles mortes » et « Les filles mortes se ramassent au scalpel ».

            


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