• Mademoiselle

             Au dernier étage de notre maison, il y avait Mademoiselle. Une vieille locataire qui occupait déjà cette chambre avant l’arrivée de mes parents, et qu’ils avaient gardée « par charité chrétienne ». La pauvre créature, cantonnée dans son antre, ne voyait jamais personne. Elle ne sortait de chez elle que pour aller aux toilettes ou chercher de l’eau, sur le palier. Lorsque nous la croisions dans l’escalier, glissant, tel un fantôme, sur ses charentaises élimées, elle nous saluait d’un hochement de tête puis continuait son chemin, sans un mot.

             Cette solitaire m’intriguait beaucoup. Je mourais d’envie de mieux la connaître, mais c’était interdit. Maman, craignant sans doute qu’elle ne devienne envahissante, avait émis ce décret incontournable : aucune relation entre nous, hormis le « bonjour, bonsoir » réglementaire*.

             Pourtant, un soir, le miracle se produisit. Pour une raison que j’ignore, mes parents et mes frères, devant s’absenter quelques heures, me laissèrent seule à la maison.

             — Nous ne rentrerons pas tard, avait dit maman en me mettant au lit. J’ai prévenu Mademoiselle : si tu as un problème, va toquer à sa porte.

             Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Justement, un orage couvait. Bien que je n’aie jamais eu peur de la foudre, le prétexte était tout trouvé ! Au premier coup de tonnerre, je courus me réfugier chez notre locataire qui m’accueillit à bras ouverts, ravie de me « réconforter ».

             Je passai, là-haut, un moment délicieux. Elle me fit asseoir près du poële à charbon, me donna des jujubes, me montra des images pieuses, et surtout, me raconta son histoire. La veille de son mariage — et bien que les bans soient déjà publiés —, son fiancé avait été appelé sous les drapeaux où il était mort. Etant donné les circonstances, l’Etat lui avait alloué une petite pension de veuve de guerre. Depuis, elle vivotait dans ses souvenirs, avec, pour unique compagnie, le portrait d’un militaire posé sur sa commode...

             Quand je regagnai mon lit, ma fibre romantique était en émoi. J’avais de quoi nourrir mes rêves pour des années !

             Suite aux révélations de Mademoiselle — dont je gardai scrupuleusement le secret —, une connivence naquit entre elle et moi. Quand nous nous croisions, nous nous souriions. Et, désormais, en mon for intérieur, je l’appelai « Madame », comme le gouvernement. C’était bien le moins, n’est-ce pas, à un jour près !

     

           Jamais mes parents ne l’ont invitée à se joindre à nous, un soir de Noël, par exemple. Jamais ils ne l’ont conviée à un repas de famille, un goûter d’anniversaire, un petit apéritif. Leur charité chrétienne n’allait pas jusque là !



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  • Regardez donc ce que Jean-Marie David vient d'exhumer des archives du net ! Ma première chanson... Celle grâce à qui je m'appelle Gudule. Ça se fête ! 

    http://www.bide-et-musique.com/song/10528.html

    10528.jpg


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  • Episode 67

              Résumé des chapitres précédents : Tapis dans l’ombre d’un bunker, nos héros attendent que l’armée de bébés bombarde les pollutions vivantes, à coups de missiles à têtes nucléaires.

     

             Après quelques minutes qui leur parurent des siècles, une sorte de clapotis répugnant leur parvint.

             — Les voilà... Ils sortent... chuchota Sire Concis.

             La rumeur enflait, enflait, indiquant que le nombre de créatures augmentait sans cesse. Quand le bruit atteignit son top niveau, il se stabilisa.        

             — Ça y est, ils sont tous dehors, dit Zoé.

             — Qu’est-ce que les bébés attendent pour tirer ? s’impatienta Ruth Prout.

             Une déflagration ponctua sa phrase. Puis une seconde. Puis tout un tas. Les chuintement des créatures atteignirent les aigus.

             — Aaaah, cria Sire Concis, c’est insoutenable ! Bouchez-vous les oreilles, ils vont nous crever les tympans !

             Les deux femmes n’avaient pas attendu cette recommandation, mais peine perdue : l’assaut de décibels leur vrillait la cervelle. Si bien que sous l’agression, l’une s’évanouit et l’autre eut une crise de nerfs.

             Enfin, l’alternance d’explosions et de sifflements se tut, faisant place à un silence saturé d’épouvante.

             — C’est fini, dit Sire Concis, qui suait à grosses gouttes. Allons voir de quoi il retourne.

             — Mais... les émanations... souffla Ruth Prout, encore dans les vapes.

             — Nous n’y serons exposés que durant un  temps très bref : elles stagnent au niveau du sol. Attention, retenez vos respirations ! Un... deux... trois !

             Ses deux comparses accrochées à son dos, le dragon jaillit du bunker comme une fusée et, fuyant les radiations mortelles, s’envola vers l’azur limpide.

                                                                                                                                        (A suivre)


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  • La demoiselle à la fleur

     

           Au début de notre vie commune, Sylvain m’avait offert un cadeau ravissant :  un lampe en bronze 1920, représentant une longue jeune fille à la Mucha. D’un geste gracieux, elle brandissait une fleur en pâte de verre dans lequelle se trouvait l’ampoule. Durant des années, cette merveille orna ma table de chevet, puis un beau jour, elle tomba. La fleur se brisa, ainsi que la petite main porteuse de lumière. Dégoûtée, je la rangeai dans le carton des trucs à réparer.

             Le temps passa. Nous quittâmes Paris pour nous installer au village. Et on stocka le carton dans une grange qui, quelques mois plus tard, fut cambriolée.

             J’avais complètement zappé cet événement quand, dans un vide-grenier de la région, qu’aperçois-je, au milieu d’un tas de bric-à-brac ? Ma demoiselle de bronze. Estomaquée, je saute dessus, l’examine sous toutes les coutures... Aucun doute, c’est bien elle.

             — D’où ça vient ? demandai-je d’un air détaché à la grand-mère qui tient le stand.

             — Je n’en sais rien, répond-elle. Ce sont des affaires à mon fils.

             Vais-je faire un scandale ? Hurler que cette lampe m’appartient ? Qu’elle m’a été volée ? Exiger qu’on me la rende sur le champ ? Non, je n’oserais jamais. En plus, je n’ai aucune preuve...

             «  Cette pauvre femme n’y est sûrement pour rien, raisonnai-je en moi-même. Et si ça se trouve, son fils non plus. Il a peut-être récupéré tous ces objets sans en connaître la provenance. Qui sait à la suite de quelles péripéties ma lampe a échoué ici ? »

             Bref, je l’ai rachetée trois euros, après un bon quart d’heure de tractations. La grand-mère en voulait le double, mais elle a fini par céder. De mauvaise grâce, je précise.

             — À ce prix-là, c’est du vol, l’ai-je entendue grommeler en me rendant ma monnaie sur cinq.


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  • Episode 66

             En fait, l’hôtel désert ne l’est pas tant que ça. Le magma noirâtre répandu sur le sol des chambre n’est autre que les créatures de mazout, en personnes. Les descendants du Petit Prince, oui, c’est cela, vous avez bien suivi. Qui prennent un repos bien mérité avant d’envahir la planète.

     

             Zoé fut la première à se ressaisir.

             — Il faut tout de suite avertir les bébés !

             Tandis qu’une à une les portes s’ouvraient, et que les créatures s’écoulaient des chambres pour reprendre forme dans le couloir, nos héros dévalèrent l’escalier de service.

             L’instant d’après, ils étaient dehors.

             Là-haut, dans le soleil à présent éclatant, les bébés voletaient avec les goélands. Au sifflement autoritaire de Sire Concis, ils rappliquèrent.

             — Écoutez-moi bien, leur cria le dragon tandis qu’il se posaient sur la plage en vagissant. Dans quelques minutes, des êtres tout noirs vont sortir de cet hôtel. C’est eux, votre cible. Attendez qu’ils soient tous là avant de leur expédier vos missiles sur la tronche. Celui qui en aura dégommé le plus recevra une glace à la vanille ! Compris ?

             Quelques « areuh ! » approbateurs s’élevèrent des rangs.

             — A présent, mettez-vous en faction comme je vous l’ai appris pendant l’entraînement. Cédric, tu donneras le signal d’envoi. Je peux compter sur toi ?

             — Bluh !

             — Parfait. maintenant, mesdames, allons vite nous mettre à l’abri des radiations.

             Quelques bunkers, souvenirs du Débarquement, s’ouvraient ça et là le long de la digue. Au pas de course, le dragon entraîna ses compagnes vers le plus proche. Tandis que l’armée de poupons reprenait de la hauteur, ils s’engouffrèrent dans l’abri obscur et, l’oreille aux aguets, attendirent les premières déflagrations. 

                                                                                                                                   (A suivre)


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