• Episode 33

      Résumé des chapitres précédents : Ce sont les alea du métier de trayeuse : Aurore Audoigtdefée est tombée amoureuse d’un de ses patient, le Mollah Mou, et ils ont procréé. Depuis, elle porte la burka, au grand dam de Zoé.

     

             À peine remise de son acouchement, Aurore reprit le travail comme si de rien n’était — hormis le fait, bien sûr, qu’à l’abri de la burka, Aladdin dormait, pendu à sa mamelle.

             Ruth Prout, quant à elle, décida de prendre des vacances. Avec l’aide de Sire Concis, elle aménagea son camion-citerne en un ravissant nid d’amour, et ils partirent se baguenauder dans la nature.

             La vie à la BNS suivait paisiblement son cours, quand un jour...

             Rien ne différenciait ce client des autres, a priori. Sauf ses lunettes noires et sa canne blanche. Lorsque Zoé, ayant terminé le patient précédent, s’approcha de lui avec un « à nous » cordial, il lui déclara :

             — On ne voit bien qu’avec le cœur...

             Touchée par cet aveu, elle sourit.

             — Comme je vous comprends ! dit-elle en le débraguettant.

             Il eut un mouvement de recul.

             — On ne voit bien qu’avec le cœur, répéta-t-il.

             Un peut surprise, elle approuva :

             — Oui, oui.

             Pour la troisième fois, l’aveugle articula sa petite phrase, avec une certaine impatience. Puis, comme Zoé restait silencieuse, il s’enquit anxieusement :

               Vous n’êtes pas Aurore Audoigtdefée ?

               Ah non, moi, c’est Zoé Borborygme.

             — Excusez-moi, j’ai dû me tromper de porte.

             Ayant fait marche arrière, il regagna la salle d’attente (qui était commune aux deux cabinets), et, quelques instants plus tard, Zoé l’entendit, à travers la paroi, répéter à nouveau :

             — On ne voit bien qu’avec le cœur...

             Et là, très clairement, Aurore répondit :

             — ... l’essentiel est invisible pour les yeux.

                                                                                                                           (à suivre)


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    Règles douloureuses

           Ce jour-là, c’était pas la forme. Migraine, mal au dos, au bide... des trucs de fille, quoi. Le téléphone sonne.

             — Allo ?

             — Allo, je suis bien chez... ?

             Croyant reconnaître la voix de Jean-Luc, un ami médecin, je m'écrie :

             — Ah, tu tombes à pic, toi : j’ai mes ragnoutes, une vraie cata. T’aurais pas quéqu’chose pour me soulager ?

             Silence, au bout du fil. Puis une voix embarrassée :

             — Euh... ici le service client Orange...

     

     


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  • Episode 32

      Résumé des chapitres précédents : De nombreuses questions taraudent Zoé, tandis qu’elle se rend à la maternité. Le Mollah Mou est-il le père de l’enfant d’Aurore Audoigtdefée ? Cette dernière s’est-elle, par amour, convertie à l’Islam intégriste ?  Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Dans quel état j’erre ? 

     

             Aurore somnolait, dans sa chambre d’hôpital ; l’irruption de Zoé l’éveilla en sursaut.

             — Ah, bonjour ! s’écria-t-elle. C’est gentil de venir me voir.

             Près d’elle, dans un berceau, dormait le fruit de ses entrailles.

             — Bel enfant ! admira Zoé — bien qu’elle n’aperçût de lui que le bout de son nez, car, comme tout nouveau-né qui se respecte, il était coiffé d’un bonnet ridicule. Qui est le père ?

             Si sa question troubla Aurore, elle n’en montra rien.

             — Qu’est-ce que ça peut te foutre ? répondit-elle simplement.

             — Ce ne serait pas le Mollah Mou, par hasard ?

             Aurore, prise de court, se mordilla les lèvres.

             — Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

             — Un certain nombre de choses...

             — Lesquelles ?

             — Ta conversion, entre autres.

             L’affirmation, pour hasardeuse qu’elle soit, eut l’effet escompté.

             — Tu as deviné juste, murmura Aurore.

             A cet instant précis, le bébé se mit à pleurer.

             — Peux-tu t’en aller, s’il te plaît ? enchaîna-t-elle. Je dois m’occuper de mon petit Aladdin.

             Zoé, suffoquée d’être ainsi congédiée, s’éclipsa aussitôt.

             — Rapporte-moi ma burka, quand tu reviendras, lui lança Aurore. Que je sorte de l’hôpital dans une tenue « décente ».         

             —Tu peux toujours courir, répondit Zoé en fermant la porte.

                                                                                                                                  (à suivre)


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  • Crottin

      Dire qu’adolescente j’étais une cancre serait un euphémisme. Après avoir redoublé ma sixième, passé de justesse en cinquième et redoublé ma quatrième, je me trouvais, à la fin de ma troisième, en ballottage. Bien que brillante en français, j’étais exécrable dans toutes les autres matières et en particulier en maths. Or, depuis ma sixième, je me trimballais la même prof — et, après tout, ceci explique peut-être cela.

             Mademoiselle Rostain (que nous surnommions, bien entendu, Crottin), était une vraie peau de vache. Elle ne se préoccupait que des bonnes élèves, raillait les mauvaises et les laissait croupir dans leur ignorance. Perso, ça m’arrangeait : j’écrivais des poèmes pendant ses cours. En revanche, l’algèbre, la géométrie, la trigonométrie et autres projections orthogonales restaient pour moi d’insondables mystères...

             Bref, mon passage en seconde étant fortement compromis —  sauf si je réussissais « l’examen de la dernière chance », fin août —, mes parents se mirent en quête de cours particuliers.

             Crottin, qui devait avoir besoin d’argent, proposa ses services. De sorte qu’au lieu de partir, comme chaque année, au bord de la mer, nous restâmes à Bruxelles pour que je puisse la voir trois fois par semaine.

             Ce fut horrible.

             Enfin... pas tant que ça, à la réflexion. Car cette prof, qui pour la première fois se mettait à ma portée, m’ouvrait d’étonnants horizons. Elle expliquait ; je comprenais. Et je m’émerveillais de comprendre. Il s’en fallut de peu que les maths ne m’intéressent !

             Vint le jour de l’examen — que, ô surprise, elle surveillait. Nous étions une quinzaine, toutes classes confondues. C’était, bien entendu, Crottin qui avait préparé mes questions. Elles portaient, comme par hasard, sur ce que je connaissais le mieux. Lorsque je reçus ma feuille, je levai la tête vers elle avec reconnaissance. Elle me sourit, complice. La chose me toucha d’autant plus qu’elle n’enseignait pas en seconde. En gros, je la découvrais au moment de la perdre...

             Après la séance, je m’empressai d’aller la remercier.

             — Pas de quoi, me répondit-elle d’un ton sec. Je l’ai fait pour moi : je n’aurais pas pu vous supporter une année de plus. 



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  • Episode 31

      Résumé des chapitres précédents : Pendant qu’Aurore accouche, Ruth Prout prend sa place. Décidément, cette femme est pleine de ressources !

     

             Zoé terminait son p’tit blanc, au comptoir des Bons Amis, quand Ruth Prout entra.

             — Alors, comment ça se passe ? lui demanda-t-elle, tandis que l’altière fermière-devenue-trayeuse s’asseyait auprès d’elle.

             — Plutôt bien : la plupart de mes patients sont en manque, donc rapides...

             — ... ce qui t’évite les crampes de la débutante. Tant mieux !

             — Et le plus rapide de tous, c’est le Mollah Mou.

             — Qui ça ?

             — Çui qui vient tous les jours, tu sais ? Un grand barbu un peu gélatineux mais très poli.

             Non, Zoé ne voyait pas de qui il s’agissait.

             Se penchant vers elle, Ruth Prout lui chuchota à l’oreille :

             — Je le soupçonne d’être le père.

             — Ah bon ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

             — Un petit je ne sais quoi dans son attitude... Il a, vis-à-vis de moi (qu’il prend pour Aurore), une familiarité charnelle qui va bien au-delà de la traite pure et simple. Tu saisis ?

             Zoé acquiesça d’un signe de tête.

               Ainsi, c’est par amour qu’elle se serait convertie, murmura-t-elle. Et non, comme elle le prétend, par conviction...

             — C’est moins nul, non ?

             — Certes, mais encore plus con. Attends-moi là, cocotte, faut que je tire cette affaire au clair !

             Et, plantant sa collègue devant un p’tit blanc tout juste servi, Zoé s’en fut dare-dare à la maternité.

                                                                                                                              (A suivre)


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