• À poil dans la cage aux lions

       Lorsque les écrivains pour la jeunesse se retrouvent dans des salons, de quoi parlent-ils ?  De leurs interventions scolaires, en général. Pas les bonnes, bien sûr, les catastrophiques. Celles qui leur ont laissé un goût amer dans la bouche, un douloureux vertige au creux de l’estomac. Celles qui les ont méchamment remis en cause. Celles après lesquelles ils se sont juré d’arrêter « ces putains de rencontres » — jusqu’à la fois suivante, car il faut bien vivre, et la plupart d’entre eux tirent, de cette activité, l’essentiel de leurs revenus.

             J’ai longtemps eu le projet d’éditer un bouquin collectif où nous raconterions nos pires expériences. Mais, bien que l’idée les séduise, ce serait, objectèrent mes collègues, scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Quel chef détablissement oserait, ensuite, inviter un auteur, au risque de voir dénoncées publiquement ses incuries ?

             Je me contenterai donc de vous narrer la mienne, de pire expérience, vu que je ne m’adonne plus, depuis bien des années, à ce sport périlleux : entrer à poil dans la cage aux lions.

             En 1994, je me rends dans un lycée technique du sud-ouest, à la demande expresse du directeur, homme fort affable au demeurant. Il a organisé, m’explique-t-il fièrement, un parcours fléché autour du sida, destiné aux secondes et au terminales. Plusieurs salles de classe, numérotée de 1 à 5, ont été réquisitionnées. Dans l’une aura lieu une projection sur les méfaits du HIV, dans la suivante, une entrevue avec un médecin, dans une troisième, une distribution de préservatifs — avec mode d’emploi à l’appui —, dans la quatrième, une conférence sur la sexualité par un prof de philo, et dans la cinquième, moi. Mon rôle consistera à  présenter La vie à reculons, sorti quelque mois plus tôt chez Hachette, et qui cartonne dans les écoles.

             Je félicite le charmant homme pour son initiative, et m’assure :

             — Ils ont bien lu mon bouquin ?

             — Pas encore, me répond-il. A vous de leur en donner l’envie.

             Houlà, je n’aime pas ça. Autant des élèves ayant apprécié une lecture s’adonnent volontiers au jeu des questions-réponses, autant les autres n’en ont rien à cirer. Tout dialogue avec eux devient donc impossible.

             — Il y aura quelqu’un pour les surveiller, au moins ?

             — Non, justement, c’est là l’astuce : face à un intervenant extérieur, les jeunes vont se lâcher. C’est ce que nous souhaitons, ce contact spontané, hors contexte scolaire.

             Ça, pour se lâcher, ils se sont lâchés ! Et le contact fut d’une spontanéité resplendissante !

             Quand j’ai vu arriver ces grands gaillards mesurant une tête de plus que moi, surexcités par le thème de la manifestation, j’ai tout de suite compris que ça allait être ma fête. Mais bon, il n’était plus temps de reculer. Prenant mon courage à deux mains, j’ai commencé :

             — Voulez-vous que je vous parle de mon livre ?

             Un  « non » unanime a fusé, suivi de réflexions du genre : « Tu sais où tu peux te le mettre ? ». Puis, tandis que les uns ouvraient les fenêtres pour lâcher des préservatifs pleins d’eau sur les passants, les autres dessinaient des bites au tableau ou montaient sur les tables en beuglant comme des ânes. Complètement dépassée par les événements, je suis sortie dans le couloir où j’ai croisé le directeur qui accourait, attiré par le bruit. Son irruption ramena un calme relatif, mais la rencontre n’eut pas lieu. J’étais bien trop nouée pour « faire mon numéro » !

             — Heureusement que vous n’êtres pas enseignante, m’a dit sèchement le comptable en me remettant mon chèque si chèrement non-gagné.

             En effet. Moi je raconte des histoires, je ne sais faire que ça. Et des confitures à la belle saison. Mais comme dompteuse, je suis pas de taille. Désolée, monsieur. Chacun son job et les fauves seront bien gardés.



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  • La dame patronnesse

      Sur la fin de sa vie, ma mère était atteinte de la maladie d’Alzheimer. Si cette dégradation de la personnalité est navrante, elle donne parfois lieu à des situations du plus haut comique.

             Mes parents aimaient les « belles fréquentations ». Ils passaient leur retraite à Spa, ancienne ville d’eau des Ardennes, fréquentée jadis par le gratin belge. Quelques nostalgiques de ces splendeurs déchues y vivaient encore, et en particulier une certaine princesse de Taboada qui leur faisait l’honneur — selon les termes de mon père — de leur rendre parfois visite.

             — Elle est si simple, pour une « grande dame » ! s’extasiait-il, à chaque fois qu’il en parlait — ce qui avait le don de m’agacer prodigieusement.  

             Au cours d’un de mes séjours, la « grande dame » en question se pointe. Cheveux blancs impeccablement coiffés, vêtements de prix, parler précieux, mine condescendante ; elle a toute pour me déplaire. Elle prend place au salon, â côté du fauteuil que ne quitte plus ma mère, en pleine phase régressive. Je vais préparer le thé tandis que mon père lui tient compagnie.

             Or, en revenant, chargée de mon plateau, que vois-je ? Profitant de l’inattention de la visiteuse, maman s’est emparée de l’extrémité de son foulard Hermès, posé sur l’accoudoir, et le ronge avec application.

             Un grand vide dans l’estomac, je m’approche d’elle et lui souffle : «  Maman, arrête ! » en tentant de lui retirer le pan de soie de la bouche. Mais elle me repousse avec un grognement qui attire aussitôt l’attention de la princesse.

             — Mon écharpe ! s’étrangle celle-ci. Votre femme a mangé mon écharpe !

             Nous nous confondons en excuse, mon père et moi. Il lui  propose de la rembourser, ce qu’elle refuse avec hauteur avant de s’éclipser, telle une reine bafouée — abandonnant la coûteuse guenille aux mains de ma mère qui pousse des cris d’orfraie dès qu’on veut la lui reprendre.

             J’ai attendu que sa voiture ait démarré pour féliciter la coupable de cet acte transgressif.

             —Dommage que n’aies pas fait ça plus tôt, on aurait eu de meilleurs rapports, ai-je dit en l’embrassant. Enfin, mieux vaut tard que jamais... Après avoir bavé sur les dames patronnesses, j’espère que tu vas bouffer du curé !

             Ma mère n’a pas répondu, mais j’ai lu dans ses yeux que nous nous étions comprises. C’est peut-être vrai, après tout, que les extrêmes finissent toujours par se rejoindre...



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  • La bourse ou la vie

    En 1995, je fais le grand saut. C’est-à-dire que je laisse tomber mon boulot de journaliste pour me lancer à corps perdu dans l’écriture. Mais bon, même si je lutine mon clavier du matin au soir (quand ce n’est pas du soir au matin), question finances, ça craint un peu. Alors, je m’adresse au CNL pour « solliciter de sa haute bienveillance » une p’tite subvention qui mettra du beurre dans les épinards.

      Chaque année, trois bourses sont attribuées à des écrivains : la bourse d’encouragement, pour les débutants, la bourse de création, pour les auteurs confirmés, et l’année sabatique. C’est la seconde qui m’intéresse : j’ai déjà publié quelques livres, l’écriture est ma seule source de revenus, et j’ai un enfant à charge. Le profil idéal, quoi.

     Le dossier que j’envoie aux instances ad hoc contient toutes ces informations, documents à l’appui, et s’accompagne d’une lettre qui tirerait des larmes à un CRS. Pour une raison que j’ignore, ma candidature est écartée, mais on m’invite à réitérer ma demande à la session suivante, ce que je fais sans coup férir.

    Re-refus. Alors, je prends le mors aux dents et je demande des explications. Elles me sont fournies par un courrier officiel précisant, en trois lignes, que les subventions sont accordées aux auteurs en raison des qualités littéraires de leur œuvre  et ces cinq derniers mots sont soulignés en rouge. Vlan ! prends ça dans les dents !


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  • Je ne sais pas si on le trouve déjà en librairie, mais moi, je l'ai reçu. Le mieux, pour se le procurer, est sans doute de le commander directement sur le site de Rivière Blanche (www.riviereblanche.com) ou chez M. Philippe Laguerre, 36 rue de Foulon, 09100 PAMIERS

    memoiresaveugle01

    Pour lire la première nouvelle du recueil, c'est ici : http://www.riviereblanche.com/memoiresaveuglenouvelle.pdf


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  • Valeur sûre

       Du classique ? Allez, de l’ultra-classique, il ne faut jamais bouder son plaisir. Mais je vous préviens, ce gag, vous l’avez vu cent fois (à défaut, peut-être, de l’avoir vécu).

             En 1983, je tombe folle amoureuse d’un très beau jeune homme, de douze ans mon cadet. Il se nomme Sylvain, est blond comme un ange et régisseur au théâtre de Dix Heures, à Pigalle. Ô miracle, cet être d’exception semble apprécier ma compagnie. Comme j’anime chaque semaine (et lui aussi, mais pas dans les mêmes tranches horaires) une émission sur radio Libertaire, il se pointe toujours au studio quand j’y suis. On repart ensemble, on va boire des coups. on discute, j’ai le cœur qui bat — d’autant qu’avec Alex, après dix-sept ans de bons et loyaux services, rien ne va plus. 

             Evidemment, je m’emballe, mettez-vous à ma place ! Je ne pense plus qu’à ça (et, sans entrer dans les détails, je vous laisse imaginer tout ce que recouvre ce « ça »). Néanmoins, notre relation ne franchit pas les limites de la bonne camaraderie. Tout est dans le non-dit...

             Et puis un jour, Sylvain me déclare tout à trac :

             — J’ai besoin d’un conseil avisé.

             — Ah ? réponds-je, intéressée.

             — Que ferais-tu si une nana, à qui tu envoies des signes depuis des mois, feignait de les ignorer ?

             — Des signes de quoi ? me fais-je préciser, au bord de la syncope.

             Il lève les yeux au ciel.

             — Tu m’as très bien compris. Elle me plaît, quoi !

             Alors moi, en extase :

             — Tu la prends dans tes bras, tiens ! Qu’est-ce que tu attends ?

             Et lui, hochant la tête avec circonspection.

             — Tu as raison, en principe... Mais telle que je la connais, Pascale serait bien capable de me retourner une gifle.

             Quand je vous disais que c’était un grand classique !

      Ce qui l’est peut-être moins, c’est que ça fait vingt-huit ans qu’on vit ensemble, Sylvain et moi. 


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