• MÉFIEZ-VOUS DES GRENOUILLES !

     

             C'est plus fort que moi : chaque fois que je rencontre une grenouille, il faut que je l'embrasse.

    Pourquoi ?

      
    La réponse est simple : quand je serai grande, je veux épouser un Prince Charmant, et d'après Mamie, c'est le seul moyen d'en trouver un.

    Mais mes baisers ne doivent pas être très efficaces, parce que ça ne marche jamais. Enfin, ça ne marchait pas, jusqu'à la semaine dernière...

    Ce jour-là, en allant à l'école, je croise une rainette verte sur le bord de la route. Comme d'habitude, je la ramasse.

    — Croâ ? me dit-elle. (Ce qui, en langage grenouille, signifie : «Embrasse-moi ». Vous aviez compris, je suppose ?)

    Moi, sympa, je l'embrasse, et là... là !

    Un grand éclair jaillit et ma grenouille se transforme, devinez en quoi ?

    En Prince Charmant ?

    Pas du tout : en un horrible crapaud gluant et pustuleux.

    — CROÂÂ ! beugle-t-il pour que je l'embrasse. (Et il avait une de ces haleines !)

    Ma première réaction est de refuser. Mais en y réfléchissant, je me dis : « Ce serait bête de laisser passer ma chance. Les crapauds magiques ne courent pas les rues, je n'en rencontrerai peut-être pas d'autre de toute ma vie. Et alors... adieu le Prince Charmant ! »

    — D'accord ! je soupire.

    Et je l'embrasse du bout des lèvres en me bouchant le nez.

    Eclair, tonnerre, et pfuit ! Je me retrouve devant... un CROCODILE ! Furieuse, je lui tourne le dos et je m'en vais très vite, quand j'entends renifler derrière moi. Comme j'ai bon cœur, je me retourne.

    — Qu'est-ce qu'il y a encore ?

    Le crocodile pleure à chaudes larmes, en me lançant un regard qui signifie : « S'il te plaît, embrasse-moi ! »

    Qu'auriez-vous fait à ma place ? Je l'embrasse. Et aussitôt, paf ! il se transforme en dinosaure.

    Alors là, j'ai craqué. Je lui ai dit :

    —Toi, pas question que je t'embrasse, même si tu me supplies à genoux !

    C'est vai, quoi : comme on était parti, il risquait de se transformer en je ne sais pas quoi d'encore plus gros ! Vous imaginez ça ?

    Eh bien, cet idiot, vous savez ce qu'il a fait ? Il m'a suivie jusqu'à l'école. Et pendant toute la journée, il m'a regardée avec ses gros yeux triste à travers la fenêtre. Pourtant, ma classe est au troisième étage !

    Depuis, il ne me quitte plus. Maman râle, parce qu'il fait ses crottes sur paillasson. Et la nuit, il réveille les voisins avec ses « Brâââ Brâââ ! » pleurnichards. Le seul moyen pour le faire taire, c'est de le laisser dormir avec moi, mais il prend toute la place !

    Finalement, les Prince Charmants ne m'amènent que des ennuis. Je crois que, comme fiancé, je vais plutôt choisir un épicier : il y en a un très gentil dans ma rue. (Le facteur aussi était gentil, mais mon dinosaure l'a écrasé avec sa grosse papatte).

    C'est décidé : quand je serai grande, je veux être épicière. D'après mamie, c'est encore mieux que princesse, comme métier. Et au moins, on n'a pas besoin d'embrasser les grenouilles ! Il suffit juste d'embrasser les fromages, les œufs, les boites de petits pois et les yourts à la framboise. C'est tout de même plus agréable, non ?

     

     


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  • Le retour du fœtus vivant


    Depuis le 22 août, ma tante Flo ne décolère pas. À cause du fameux décret qui autorise les parents à inscrire leurs fausses-couches dans le livret de famille, comme s’il s’agissait d’enfants décédés. Tatie, ce genre de truc, ça la scie. Forcément : elle travaille au planning familial.

    « Dire qu’on s’est battues pour la légalisation de l’avortement ! répète-t-elle à qui veut l’entendre. Ce décret, c’est le retour à l’obscurantisme de l’après-guerre. Les brigades anti-IVG doivent jouir dans leur froc ! »

    J’ai beau lui dire qu’elle exagère, que cette inscription ne concerne pas tous les parents, mais seulement ceux qui en font la demande, elle n’en démord pas. D’après elle, ce n’est qu’un début.

    « Sous la pression des ligues de vertu, cette pratique va se généraliser jusqu’à devenir obligatoire, prophétise-t-elle. La loi, en donnant un état civil au fœtus sans précision d’"âge", en fait, dès l’instant de sa conception, un être humain à part entière. Par conséquent, le supprimer devient un crime. Tu imagines l’horreur, dans les registres d’état-civil ? Isidore Machin, embryon de onze semaines assassiné par sa mère le 2 juillet 2009. C’est un coup à envoyer le tiers de la population française en taule pour infanticide ! »

    Brrr, j’en ai froid dans le dos… Ça me rappelle un fait divers horrible qu’on racontait en classe. Une femme, qui conservait le fœtus de son fils aîné dans un bocal de formol, obligeait chaque soir ses deux autres enfants à aller embrasser leur grand frère. Les pauvres mioches étaient si perturbés que l’assistante sociale avait porté plainte. Et la sentence était tombée : ou la mère se débarrassait du « frère » ou on lui retirait ses mômes. Elle avait accepté la première solution à condition qu’il soit enterré chrétiennement.

    « Mais… il va falloir leur acheter des cercueils, alors, à ces fœtus, j’ai objecté. Ça va coûter bonbon !

    — T’inquiète, les contrats d’assurance prévie son déjà prêts, a grincé ma tante. Ça va relancer l’économie. D’ici que les morts-nés soient coté en Bourse… »

    Wahou ! Le génial scénario de film d’épouvante !


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  •  

    Lorsque j’étais enfant, j’avais, avec mes livres, une relations d’amour qui confinait à la passion. Je les dévorais jusqu’à en connaître des passages entiers par cœur, je dormais avec eux, j’embrassais leur couverture. Ma mère, en venant me border, le soir, les retirait souvent de sous mon oreiller, arguant que c’était « mauvais pour ma colonne vertébrale ». Peut-être, mais c’était si bon pour mes rêves…

    Parmi ces trésors ineffables, les Contes persans avaient une place privilégiée, tant par leur sujet qui me transportait que par les somptueuses illustrations de Joseph Kuhn-Regnier, dans lesquelles je me perdais durant des heures. Ma sensualité naissante y trouvait un écho à sa (dé)mesure. J’ai été, tour à tour, chacune de ces princesses lascives, vêtues d’atours sublimes. Je voulais, plus tard, devenir Tourandocte, Dilara, Schirine, Facrinnissa, Chéhéristani, pour avoir leur grâce, leur radieux mystère, et évoluer comme elles dans ces mirifiques décors pseudo-orientaux des années trente…

    Cette fascination d’enfance est sans doute pour beaucoup dans la jouissance que j’ai à écrire, aujourd’hui, des contes… Le style de Jules D’Orsay — cela m’a sauté aux yeux à la relecture — m’influence au-delà même du souvenir que j’en avais. Sa magie narrative, à la fois sobre et envoûtante, a forgé mon écriture ; c’est sa voix que j’essaie de retrouver à travers mes propres récits. Cette voix qui m’a tant de fois emportée, mot après mot, phrase après phrase, vers les contrées magiques du désir…

    Aujourd’hui, à soixante ans passés, j’ai sans doute, à mon actif, plus de contes — et plus de lecteurs — que Jules D’Orsay n’en a eu, de son temps. Pourtant, dès la première ligne, j’ai reconnu « la voix de mon Maître ». Comme jadis, elle m’a éblouie. Et par la magie de ces cinq histoires, je suis redevenue, l’espace d’un livre, ce que, sans doute, je n’avais jamais réellement cessé d’être : Tourandocte, Dilara, Schirine, Facrinnissa, Chéhéristani…



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  • Après la Marseillaise, la colombienne


    L’autre jour, le grand Lulu, qui est éducateur spécialisé à Sarcelles, piquait sa crise.

    « Tu te rends compte ? beuglait-il. Non seulement la première dame de France se montre à poil dans les magazines, mais en plus, elle fait l’apologie de la drogue ! »

    Ça, ça le révulsait. Forcément : en tant que membre actif de l’Education nationale, il a de lourdes responsabilités…

    « Bon, les photos dans la presse, j’en ai rien à cirer : c’est des trucs pour adultes qui ne concernent pas les mômes. Mais la chanson, hein ? La chanson qui passe en boucle sur toutes les radios : « Tu es ma came, ma volupté suprême, je t’aspire, je t’expire, je me pâme », émise d’une voix à faire triquer un mort ? »

    Moi, pour être honnête, je trouvais ça plutôt rigolo. Une métaphore, ça s’appelle. On dit des trucs mais c’est pas vrai, c’est juste pour faire joli.

    «  Réfléchis un peu, a bondi Lulu. À qui s’adresse-t-elle, cette métaphore ? Au chef de l’Etat. Celui-là même qui pond des lois foutant les p’tits dealers au trou. Comment veux-tu que mes gamins s’y retrouvent, après ça ? Comment veux-tu qu’ils me croient quand je leur dis que la dope, c’est antisocial ? »

    J’ai trouvé qu’il exagérait : paraît que les bénefs de l’album seront reversés à la Fondation de France.

    « De quoi tu te plains ? j’ai répondu. Si la fameuse chanson banalise la drogue tout en rapportant des thunes pour la combattre, ça équilibre, non ?

    — Ben voyons, a ricané Lulu. D’ici qu’on me les désintoxique avec du sarko de substitution, mes pauvres racailles, il n’y a qu’un pas. Tu les imagines accros au président ? »

    Houlà ! Effectivement si, comme le chante madame la présidente, son chéri est « plus dangereux que la blanche colombienne », ça craint !

    N’empêche, en voilà au moins une que l’amour ne rend pas aveugle !


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